--Je ne dis rien, je ne dis rien du tout. Je dis simplement que dès que Ferry parle--c'est extraordinaire--il arrive une mauvaise nouvelle du Tonkin!... Voilà!
Ce banquet de l'Elysée-Montmartre a donc eu lieu et M. Ferry a parlé. Les sergents de ville attendaient, du potage au dessert, prêts à faire respecter la liberté des dîneurs. Un banquet a, de la sorte, bien des aspects divers selon qu'on le déguste ou qu'on le protège. C'est comme une représentation à l'Opéra, qui doit paraître très différente à l'abonné qui l'écoute de son fauteuil ou au garde municipal à cheval qui y assiste du haut de sa monture, la botte dans l'étrier. Ah! les impressions du garde à cheval, attendant, le collet de son manteau relevé contre le vent froid! Il n'est pas un opéra, fût-ce un chef-d'œuvre, qui n'ait paru trop long à ce brave! Et dans les querelles d'écoles il ne voit que ça: que ce soit Lohengrin ou Faust, Gounod ou Wagner--il est en selle.
Demandez-lui, à ce cavalier dont le casque à crinière se dore sous la lumière électrique, demandez-lui quel est, à l'Opéra, le candidat de ses rêves.
--Celui, répondra-t-il, qui fera les représentations moins longues!
Les musiciens ont fait parler d'eux, non pas seulement par leurs cartels comme M. Massenet, mais par leurs élections officielles. On ne laisse pas longtemps les places vides à l'Académie des Beaux-Arts. Voilà le pauvre Delibes déjà remplacé. Son fauteuil de membre de l'Institut sera occupé par M. Guiraud. Un très aimable homme, M. Guiraud, et un homme de talent. Il a fait Piccolino, qui est une œuvre charmante; il a écrit le Kobald, il a composé des suites d'orchestre tout à fait remarquables, délicieuses vraiment, et bien françaises.
Le talent, c'est beaucoup. Ce devrait être tout pour l'Institut. Mais les qualités personnelles jouent toujours un rôle dans une élection, et c'est fort naturel. Or, Guiraud est non pas seulement un compositeur applaudi, c'est un camarade très aimé. Il est de ceux qui se donnent tout entiers à leurs amis. Il a passé des nuits à orchestrer les œuvres inachevées de musiciens disparus. Est-ce pour Bizet ou pour Offenbach qu'il l'a fait? Je ne m'en souviens plus. Il l'a fait, cela est certain, et sans demander aucune récompense.
Non, c'est un plaisir de se dévouer à la mémoire de ceux qu'on a aimés! Il le dit et il le pense. Distrait comme La Fontaine, il a la bonté du fablier. Il arrive à l'Institut jeune encore, et quand il a devant lui des années fécondes pour nous donner de belles œuvres nouvelles. A bientôt! Et comme nous serons heureux de l'applaudir!
Le comte Stanislas Rzewuski, l'auteur de Faustine, est un peu l'ami des autres, comme M. Guiraud. Ce grand seigneur polonais est une figure parisienne. Neveu de Balzac, le comte Rzewuski, auteur d'un Comte Wilold, joué chez Antoine, est un lecteur extraordinaire. Il lit toujours, il lit partout. Je l'ai vu, pendant un entr'acte de la revue des Variétés, tirer un volume de sa poche, le couper et le lire. C'était le Bonheur de vivre, de sir John Lubbock. Un spectateur qui lit Lubbock et qui lirait Schopenhauer entre deux chansons de Baron ou de Mlle Lender, c'est un original ou je ne m'y connais pas.
L'auteur de Faustine aime les cartes, comme il aime les livres, avec cette différence qu'il adore ceux-ci et qu'il méprise un peu celles-là. Il apporte, au cercle, un flegme admirable dans la partie, et il est beau joueur, car il sait perdre avec bonne grâce et gagner avec froideur. C'est un gentil homme et c'est un gentleman.
Il a remis à la scène cette Faustine que Louis Bouilhet avait jadis montrée à la Porte-Saint-Martin même, mais il en a fait la coquine qu'était cette créature séduisante, aux cheveux doucement ondulés. Je suis certain qu'il est allé au feu de la rampe comme il irait à la bataille, simplement, un sourire doux sur sa figure pensive et jeune. Bonne chance aussi à ce lettré aux séductions de Slave, trempées dans l'esprit parisien!