Figure parisienne, dirais-je. C'était une figure de ce genre que celle de M. Verdier, qui disparaît en même temps que M. Potel, de la maison Potel et Chabot. Verdier, de la Maison d'Or! Cela résonnait comme un titre et c'est une noblesse comme une autre, celle du travail, celle de l'argent. Notez que ces noms spéciaux, Potel ou Verdier, sont aussi connus du monde entier que ceux de nos romanciers ou de nos poètes. A la nouvelle de la mort de Verdier, combien de généraux autrichiens ou russes hocheront la tête au souvenir de leur jeunesse et se reverront jeunes, souriants, avec le grade de porte-enseigne, pensant à l'avenir et à autre chose encore dans quelque cabinet de la Maison d'Or!

--Ah! Verdier! La Maison d'Or! Toute notre jeunesse!

Potel était moins spécial: il expédiait les harnais de gueule, comme eût dit Rabelais, à domicile. Cet homme, qui meurt à quatre-vingt-deux ans, fut jusqu'à la fin le grand ordonnateur des banquets et des fêtes où l'on mange. Il n'y a pas de cérémonie publique ou privée à laquelle ne se trouve associé ce double nom, qui n'en fait qu'un: Potel et Chabot, comme s'il s'écrivait Potéléchabot. Le chef-d'œuvre de la maison devait être, du reste, ce gigantesque banquet des maires où toutes les municipalités de France représentées par leurs premiers magistrats avalèrent, en un soir, de quoi nourrir un département tout entier. La Fédération des estomacs!

Paris apprit, ce jour-là, que les maires avaient absorbé une quantité de nourritures diverses qui eussent fait reculer Gamache ou Gargantua. Plus d'un pauvre se dit même, après avoir lu le compte-rendu de ce repas monstre: «J'aurais volontiers dîné de quelques miettes du festin!» Mais les pauvres lisent-ils les journaux? Je ne le leur conseille pas. Même les feuilles les plus démocratiques seraient pour eux pleines de déceptions.

Voilà, par exemple, un journal populaire qui fait part à ses lecteurs du très récent calcul d'un statisticien. Ces statisticiens sont bien extraordinaires. Labiche en avait connu un qui avait compté le nombre de femmes veuves qui traversent le Pont-Neuf, en une année. Le statisticien du jour a calculé qu'un Parisien consomme en moyenne, dans son existence (ici, ouvrez les oreilles et aussi les yeux!), 9,000 kilos de pain, 5,000 kilos de viande, 900 douzaines d'œufs, 800 kilos de poisson, 10,000 kilos de légumes. En moyenne encore--oh! les moyennes!--le Parisien avale 3 chevreaux, 6 cailles, 6 grives, 6 lièvres, 9 dindes, 18 perdreaux,--je ne compte pas les pigeons, les oies, les canards, les alouettes--et 210 poules.

Voyez-vous le pauvre diable de souffreteux, lisant par hasard le calcul du statisticien? Une caille, du chevreau, des perdreaux, il n'en a jamais goûté, le malheureux, durant sa pénible vie. Il a souffert de la faim, comme il a souffert du froid, mais la statistique le console.

--En moyenne, un Parisien absorbe 9,000 kilos de pain. Tu fais partie de la moyenne, pauvre affamé que tu es! Ne te plains pas! D'autres avalent le surplus de la part qui te manque.

On tomberait bien vite, en y songeant, non pas dans le socialisme, qui évoque l'idée de la révolte, mais dans le tolstoïsme, qui implique l'idée de charité. Toujours est-il que si Potel et Verdier sont des noms populaires dans le monde qui fait la fête, combien ne savent même pas ce que c'est dans le monde qui fait le gros ouvrage de notre société.

Puisque j'en suis aux restaurants, il faut signaler la pétition des garçons de café à la chambre syndicale des restaurateurs et limonadiers. Les garçons réclament le port facultatif de la barbe. Ils trouvent que les astreindre à porter des favoris attente à la dignité du citoyen qui repousse avec horreur le joug du caprice et de l'arbitraire.

La moustache n'étant plus, disent-ils, le signe d'un caractère belliqueux, ils demandent à la porter.