«Où peut-on voir le Pape?» interrogent anxieusement au débotté tous les Américains. Quand on leur répond: «Nulle part», ils sont consternés. Pour un peu ils demanderaient à Cook de leur rendre l'argent. Comme ils ne sauraient pourtant ignorer la réclusion volontaire du Saint-Père dans l'enceinte de son palais, ils s'imaginent, sans doute, qu'on a ménagé aux fenêtres des musées vaticans quelques vues sur son allée favorite, voire sur sa salle à manger, moyennant vingt sous au custode.

Il est fort difficile d'être admis auprès du Saint-Père. Cela s'explique assez par le nombre considérable des demandes dont sont assaillis le majordome de Sa Sainteté et son maître de la chambre. Si Mgr Macchi et Mgr délia Volpe ont la réputation de ne pas être toujours aimables, c'est en raison des innombrables refus auxquels les oblige leur devoir. La bonne grâce traditionnelle des prélats romains s'arrête où commence la nécessité pour Léon XIII de se défendre contre des envahissements qui n'ont pas toujours pour motif l'unique piété.

En outre des audiences particulières, tantôt chaque dimanche, tantôt tous les quinze jours, selon l'état de santé du Saint-Père et ses dispositions à la sociabilité, se distribuent les précieuses cartes d'admission à sa messe. Elles portent au bas l'indication du costume de rigueur, frac et toilette noire, avec la mantille pour les femmes. On sait en effet que celles-ci ne sont pas admises nu-tête au lieu saint, débris de l'ancien rituel hébraïque conservé par le christianisme, et, d'autre part, les fantaisies souvent étranges que la mode leur impose sous forme de couvre-chef risqueraient de frapper une note bien mondaine dans l'austère solennité de la cérémonie. Et puis, c'est la tradition, et, en matière d'étiquette pontificale, cette raison dispense d'en chercher aucune autre.

Tous les étrangers connaissent l'entrée du Vatican, le Portone di Bronzo, à l'extrémité du demi-cercle de droite de la colonnade du Bernin, ce colossal anneau de granit dont Saint-Pierre est le chaton. En passant devant le poste des gardes-suisses, dont le costume de lansquenet du XVIe siècle est une des curiosités de Rome, on déplore que le progrès des temps les ait armés d'un vulgaire fusil Winchester, en remplacement de la hallebarde d'antan, qu'ils ne portent plus que dans leurs factions aux portes des appartements intérieurs. Ils sont encore bien pittoresques, avec leur culotte bouffante de drap écarlate, recouverte de lanières tailladées alternativement noires et jaunes, le pourpoint pareil bordé d'un galon aux armes du pontife régnant, bas rayés de jaune et de noir et souliers plats, avec, en grande tenue de service, la cuirasse d'acier poli à épaulières et brassards, et le casque ombragé d'un ample panache blanc. Une fraise tuyautée et une rapière à fourreau de cuir fauve complètent cet uniforme attardé. Avec leur robuste carrure germanique, leur teint coloré, leurs longues moustaches rousses pendantes, ces pacifiques soldats de parade semblent échappés d'une compagnie de condottieres gibelins.

Sur une petite place triangulaire qui se trouve au pied de la haute et massive muraille contre-buttée de la chapelle Sixtine, entre l'enceinte des jardins pontificaux et le colossal bas-côté de Saint-Pierre, il y a un corps-de-garde suisse à la porte du Vatican par laquelle, au printemps dernier, Léon XIII a fait cette fameuse sortie qui n'en était pas une. En face, le long d'une rampe qui conduit à la Monnaie, un fantassin italien monte la garde au nom du roi Humbert. C'est l'irréconciliabilité des deux principes mis en présence à vingt pas l'un de l'autre.

Quand on se rend chez le pape, au lieu de suivre la longue galerie voûtée qui mène à l'escalier royal, on monte à droite par la Scala Pia à la cour Saint-Damase, entourée à la hauteur d'un bon dixième étage des galeries vitrées des loges de Raphaël. Ceux qui se représentaient le Vatican comme un imposant palais de style ne sont pas peu déconcertés par cet énorme assemblage incohérent de constructions jaunâtres, irrégulières par l'élévation comme par la forme, d'une ligne peu architecturale, et dont l'ensemble n'a d'autre apparence extérieure que celle de l'immensité. Lorsqu'on y a pénétré, on est ébloui par la magnificence intérieure de cet édifice, fait, en effet, de pièces et de morceaux rapportés, depuis le pape Symmaque jusqu'à Pie IX. Si vaste qu'il paraisse, le chiffre de onze mille auquel est évalué le nombre de salles qu'elle renferme doit être exagéré. Mais qui en a pu faire le compte? Le préfet même des sacrés palais apostoliques ne s'y reconnaîtrait pas.

Bien que les appartements privés du pape n'en occupent qu'une très petite partie, on s'y perdrait sans peine, si l'on n'était guidé par les gardes suisses, postés de distance en distance, ou par les gendarmes habillés à la française, en culotte de peau et bottes fortes, bonnet à poil en tête, un sabre formidable au côté, et des éperons longs comme ça, qui partagent avec eux la garde du vicaire de Jésus-Christ. Instinctivement, on baisse la voix au diapason d'église, en traversant cette interminable enfilade de salles et galeries désertes, froides et nues, aux hauts plafonds à caissons carrés ou décorés à fresque par Jules Romain et Daniel de Volterre, Vasari, les Zuccari et autres fabricants de peinture d'apparat. Le faible bruit des pas sur les dalles de marbre en trouble seul le silence mélancolique, en soulevant la légère poussière des lieux délaissés. On dirait d'un cadre fastueux dont serait absente la peinture qui l'animait.

Enfin, l'on parvient dans la salle des gardes nobles, où des camériers en culotte courte et simarre de damas rouge, bas de soie et jabot Louis XV, vous débarrassent de votre pardessus, puis vous introduisent silencieusement dans le sanctuaire. Ce n'est rien qui ressemble à une chapelle, mais un salon de médiocre dimension, tendu de lampas groseille d'un fort vilain ton, au milieu duquel une trentaine de chaises de soie sont rangées cinq par cinq dans le prolongement d'une ouverture déporté à deux battants. Au fond, dans la pénombre d'une petite pièce dont les fenêtres sont voilées de stores, les cierges allumés d'un autel. Ce mystère, ce silence, ce demi-jour, cet appareil rendu plus solennel par sa simplicité même, le noir dont sont drapées les femmes, quelques frocs de moines dans l'assistance, la marche discrète des monsignors en soutane violette qui passent comme des ombres, font songer vaguement à la célébration du saint sacrifice dans les catacombes des premiers chrétiens.

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Ce ne sont généralement pas des mécréants qui obtiennent l'honneur d'entendre la messe du pape. Mais s'en glissât-il un par aventure dans la chapelle privée, je ne crois pas que son endurcissement pût résister à un passage d'émotion quand paraît devant le premier rang des fidèles, brusquement prosternés à cette vue, une frêle silhouette en robe blanche, qui fait sur les têtes inclinées le geste de la bénédiction. Léon XIII a accompli sa quatre-vingtième année, et, en émaciant encore son corps d'ascète, l'âge lui a donné comme une transparence mystique et super terrestre qui sied mieux à son rôle sacré de pontife suprême que la rondeur bonne enfant de son prédécesseur. Elle sied surtout au premier Pape à qui soit échu la tiare découronnée de son fleuron de souverain; elle lui donne l'aspect d'un saint plutôt que l'allure d'un roi. C'est une image si banale qu'on ose à peine l'évoquer, celle du contraste matériel entre la personne de ce chétif vieillard et l'immense majesté de l'abstraction qu'il incarne, l'incommensurable grandeur du passé dont il est le 264e héritier. Mais dans certains cas il n'y a que la banalité qui serve, faute de pouvoir mieux dire que ce qui a été dit. Quant aux esprits forts qui jugent puérile cette double tendance de l'imagination à concrétiser l'idée abstraite en même temps qu'on idéalise l'être concret, je leur répondrai que c'est tant pis pour eux s'ils ne sont pas restés l'enfant qui vit d'images, car ils sont privés des plus vives jouissances, qui sont les jouissances sensationnelles.