Oui, sa lumière aura voyagé pendant des millions d'années. Lorsqu'elle est partie, la terre n'existait pas, la terre actuelle avec son humanité; il n'y avait pas un seul être pensant sur notre planète; la genèse de notre monde était en voie de développement; peut-être seulement, dans les mers primordiales qui enveloppaient le globe avant le soulèvement des premiers continents, les organismes primitifs élémentaires se formaient-ils au sein des eaux, préparant lentement l'évolution des âges futurs. Cette plaque photographique nous fait remonter à l'histoire passée de l'univers. Pendant le trajet éthéré de ce rayon de lumière qui vient aujourd'hui frapper cette plaque, toute l'histoire de la terre s'est accomplie, et dans cette histoire, celle de l'humanité n'est qu'une onde, qu'un instant. Et, durant ce temps, l'histoire de ce lointain soleil qui se photographie aujourd'hui s'est accomplie aussi: peut-être est-il éteint depuis longtemps, peut-être n'existe-t-il plus...
Ainsi cet œil nouveau qui nous transporte à travers l'infini nous fait en même temps remonter les stades de l'éternité passée.
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L'infini! l'éternité! L'astronomie contemporaine nous y plonge et nous y noie. Quelle mesure en pouvons-nous prendre? En volant avec la vitesse de l'éclair, nous emploierions des millions d'années pour atteindre les régions où brillent ces univers lointains; mais, transportés là, nous n'aurions réellement pas avancé d'un seul pas vers les limites de l'espace, car l'espace est sans bornes, l'infini est sans mesures, et partout, dans toutes les directions, il y a tant d'univers, tant de soleils consécutifs, que si nous laissions la plaque photographique assez longtemps exposée, elle finirait par se couvrir de points lumineux contigus et serrés au point de ne plus former qu'un ciel d'éblouissante lumière. Car, partout, en quelque point que nous dirigions notre rayon visuel, il y a une infinité de soleils les uns derrière les autres.
Et nous vivons sur l'un de ces mondes, sur l'un des plus médiocres, en un point quelconque de l'immensité sans bornes, éclairés par l'un de ces innombrables soleils, dans un horizon restreint, véritable cocon de ver à soie, ignorant toutes les causes, éphémères d'un instant, nous pénétrant d'une illusoire vue du monde, ne voyant presque rien, d'ailleurs, assez minuscules pour nous imaginer que nous connaissons quelque chose, nous flattant même, avec un béat sentiment d'orgueil, de dominer la nature, fiers d'une illusion prise pour la réalité. Nous tranchons les questions. Nous nous déclarons matérialistes sans connaître un mot de l'essence de la matière, spiritualistes sans connaître un mot de la nature de l'esprit; mais au fond de tout être pensant le scepticisme demeure, parce que nous sommes incapables de rien apprécier.
Notre minuscule planète perdue est encore trop vaste pour notre conception, car nous avons inventé le patriotisme de clocher, et toute l'organisation des divers groupes sociaux qui se partagent le globe est fondée sur les armes.
Ah! l'astronome souhaiterait que les conducteurs de peuples, les législateurs, les politiciens, eussent la faculté de pouvoir regarder une carte céleste et la comprendre. Cette calme contemplation serait peut-être plus utile à l'humanité que tous les discours diplomatiques. Si l'on savait combien la terre est minuscule, peut-être cesserait-on de la couper en morceaux. La paix régnerait sur le monde, la richesse sociale succéderait à la ruineuse, honteuse et infâme folie militaire, les divisions politiques s'effaceraient, et les hommes pourraient seulement alors s'élever librement dans l'étude de l'univers, dans la connaissance de la nature, et vivre des jouissances de la vie intellectuelle. Hélas! nous n'en sommes pas là; et l'œil photographique révélera bien des mystères célestes avant que l'œil humain voie la raison et la science établir leur règne sur notre petite boule tournante.
Camille Flammarion.
LES PHARES
(Suite et fin.)