--Mais où donc ai-je déjà vu ça!
Il paraît que M. Jean-Paul Laurens a fait un effort très original. Il nous présente Bailly, maire de Paris, recevant Louis XVI à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Un vrai tableau d'histoire, une véritable reconstruction historique. Pourvu qu'on n'aille pas le décrocher comme l'Appel des Condamnés de Millier! Non, et M. Jean-Paul Laurens a songé à l'Institut en peignant cette grande toile. Il avait, lui, invité ses juges et électeurs à venir regarder son Bailly avant le vote de l'Académie. M. Jules Lefebvre aurait pu en faire autant s'il l'avait voulu. Car le duel académique entre ces deux maîtres sera terminé lorsque paraîtront ces lignes, et il y aura, pour remplacer Meissonier, un membre de l'Institut de plus.
Lui, Meissonier, pour qui eût-il voté? Pour Detaille, certainement. Il n'a plus droit au vote, il a droit à la statue. La statue, c'est la galvanoplastie appliquée aux grands hommes.
Rastignac.
LE BON CHEVAL
DU SIRE DES MOCQUEREAUX
L'automne est pour moi la saison idéale, et je ne sais rien de plus beau que les coteaux et les falaises dorés et diaprés par le soleil d'octobre. Mais encore faut-il qu'il brille, ce soleil, car, en revanche, rien n'est plus triste qu'un ciel gris et plombé, si ce n'est la pluie fine qui tombe désespérément, sans trêve et sans repos.
Or, nous en étions précisément là, au mois d'octobre... peu importe de quelle année. Depuis trois jours, la pluie tombait avec une implacable régularité, et les hôtes nombreux qu'accueillait, en son petit château des Mocquereaux, non loin d'Angers, notre ami le docteur Bragon, avaient dû, mettant au râtelier les fusils inutiles, remplacer les courses à travers champs par des parties de whist ou de piquet aussi interminables que peu variées. On commençait, au grand désespoir de notre aimable amphitryon, à s'ennuyer ferme, et plus d'un parmi nous devenait quelque peu grincheux.
Un seul des hôtes du petit castel avait gardé sa belle humeur: c'était un professeur en rupture de faculté, un érudit, une manière de bénédictin, toujours fourré dans la poussière des manuscrits, et que la chasse seule avait le privilège de ramener, quelques semaines par an, au niveau de l'humble humanité. Il avait eu, celui-là, une vraie chance: il avait découvert, en un coin du grenier, une petite pièce écartée, une sorte de réduit, où s'entassaient, en un pittoresque désordre, d'énormes liasses de paperasses quelque peu rongées déjà par d'indiscrètes souris. C'est là que, tandis que ses compagnons se lamentaient à qui mieux mieux sur la pluie et le vent, il passait ses journées à déchiffrer des papiers jaunis par le temps.
L'après-midi du troisième jour, comme la conversation dans la grande salle languissait de plus en plus, comme les parties de cartes s'éternisaient sans enthousiasme, comme chacun, entre une pipe et un verre de bière, regardait tristement, par les hautes fenêtres, tomber sans cesse l'horrible pluie, nous vîmes tout d'un coup, de la porte brusquement ouverte, émerger la physionomie radieuse de notre savant. Il brandissait un volumineux manuscrit, et, tandis que chacun reculait d'effroi, redoutant la lecture d'une tragédie en cinq actes ou d'un poème de M. Mallarmé, il s'alla fièrement camper devant le maître de la maison, et d'une voix sonore:
--Malheureux! s'écria-t-il! Tu avais sous ton toit, à deux pas de toi, un inestimable trésor, et tu ne disais rien! Que dis-je? tu ignorais même son existence, car tu ne soupçonnais pas, sans doute, que ce château acquis par toi n'était rien moins que l'antique demeure du sire Jehan des Mocquereaux!