Augustin Filon.
L'ŒUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE
Cadavres de prisonniers exécutés après le combat de Nioro.
Des nouvelles douloureuses nous arrivent d'Afrique. Nous avons hésité à les faire connaître: si nous nous y sommes décidés, c'est avec une profonde tristesse et sans nous dissimuler à quels reproches nous pouvions nous exposer.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de leur mettre sous les yeux de lugubres tableaux; s'ils se sentent, en les voyant, frissonner d'horreur comme nous l'avons fait en lisant le courrier qui nous les apportait, nous leur dirons: de malheureux nègres désarmés ont été massacrés par centaines, des peuplades s'entretuent pour apporter des têtes coupées aux conquérants en gage de soumission, et ces conquérants, ce sont des Français; ces atrocités se commettent au nom de la civilisation; nous en avons la preuve; faut-il les taire, ou bien l'humanité ne commande-t-elle pas de les dénoncer?
La réponse ne nous paraît pas douteuse: nous croyons impossible qu'un cri de réprobation ne mette pas un terme à de pareils excès, et ce sera pour nous un honneur que de l'avoir provoqué.
L'Illustration n'est pas un journal de parti: nous n'accusons personne et nous n'incriminons ni nos fonctionnaires, ni nos braves soldats. Dans les profondeurs mystérieuses de ce continent noir où tout conspire contre l'Européen, le sens moral le plus solide doit s'altérer au contact d'une barbarie sans nom. De récents exemples fourniraient une réponse facile aux étrangers qui seraient tentés de rendre la France responsable de cruautés commises à son insu. C'est précisément parce que notre généreux pays marche à la tête de la civilisation, qu'il est au-dessus de toute accusation de complicité, que nous nous sommes fait un devoir patriotique de les publier.
Il n'est pas un de nos lecteurs qui ne soit au courant de la campagne poursuivie depuis trois ans bientôt au Soudan français. Très sommairement, nous allons faire la récapitulation des faits accomplis qui ont amené les scènes reproduites par nos gravures.
En 1889, M. le commandant Archinard, commandant supérieur du Haut-Fleuve et Soudan français, s'empare de Koundian, dernier tata toucouleur sur la route de nos postes de l'est et le rase.