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Évidemment ce livre, qui mêle un relent de Baudelaire à un arrière-goût de Boulanger, ce livre, d'une absurdité énorme et voulue, qu'il est impossible de parodier si ce n'est en le citant, ce Jardin de Bérénice si plein d'émanations fiévreuses qu'on est tenté de prescrire de la quinine à ceux qui l'ont lu, n'est pas encore le chef-d'œuvre que nous supplions la jeune école de nous donner pour condenser ses doctrines et prouver son droit à l'existence. Mais, tel qu'il est, il contient du bon, du neuf et du vrai, il nous renseigne, avec une sorte de clarté, sur les idées dont s'alimentera la littérature de demain.
En voici quelques-unes:
Dégoût du chic, de la facture, de la virtuosité d'autrefois; volonté de trouver de la pensée à l'intérieur des mots et un sens sous chaque forme littéraire. Révolte contre la science qui se croit omnipotente et unipotente et qui n'est après tout qu'une servante-maîtresse.
Remise en honneur des instincts et de la vie affective. Tendresse pour les simples, les primitifs, les consciences obscures. Extension de la fraternité humaine à tout ce qui végète et vit; chaîne d'amour allant du plus bas degré de l'être au plus élevé et remontant ainsi, d'un seul élan de sympathie, la lente série des évolutions. En effet, quelle existence peut-il donc mépriser, le grand parvenu de la Vie, celui qui a pour ancêtre une larve hideuse et sans sexe, flottant dans les profondeurs désertes de l'Océan?
Retour au divin par la religion de la souffrance. «Je souhaitais, dit Philippe en parlant de Bérénice, qu'elle eût une infirmité physique.» L'amour se sépare du désir, car «il n'a rien à voir avec les gestes sensuels». Cet évanouissement passager du désir n'est qu'un effet de la satiété; mais cette satiété dure assez pour donner naissance à tout un ordre de sentiments qui lui survivra. On n'étonne plus les jeunes gens en leur apprenant qu'il y a quelquefois plus de volupté à tenir la main d'une femme qu'à la prendre brutalement dans ses bras. Et ce sentiment a plus de force auprès d'une courtisane qu'auprès d'une vierge, parce que c'est en lui-même et non dans son objet qu'il puise alors son immatérielle pureté.
Il ne suffit pas d'aimer la souffrance, il faut aimer la mort, car c'est le seul moyen de se réconcilier avec la vie, dont elle est véritablement la fonction principale. Ici se présente le christianisme qui, seul, a su jusqu'ici faire aimer la mort. L'humanité va-t-elle recommencer l'étape déjà parcourue? Ce n'est pas le dogme qui embarrasse les amis de M. Barrés: ils en font un mythe, et tout est dit. Mais s'emprisonner pour de bon dans la plus étroite des règles morales!... Dilettantes ou sectaires: telle est l'alternative devant laquelle ils hésitent et hésiteront toujours.
Ce sont bien là, je crois, les idées éparses autour de nous, répandues dans l'air. Vous en avez déjà rencontré quelques-unes chez Sully-Prudhomme, chez Coppée, chez Ferdinand Fabre, chez Jules Lemaitre, chez Maupassant. Elles seront définitivement mises en valeur par quelque esprit vigoureux et simple qui voudra, avant tout, être compris et qui exprimera avec les mots de tout le monde ce qu'il peut y avoir d'humain, de généreux et de fécond dans ces idées.
Pour en revenir à M. Barrés, il ne possède aucun des dons du romancier; il ne serait pas capable de raconter l'histoire du Petit-Poucet à une petite fille de cinq ans. Il se peut que la métaphysique folâtre et la politique de fantaisie, pour laquelle il y aura encore de beaux jours, lui réservent des compensations. Deux chapitres de son livre, la lettre à Lazare, et l'entrevue de M. Renan avec M. Chincholle, font voir qu'il a beaucoup d'esprit et indiquent que sa vocation véritable est de se moquer du monde.
Il a déjà commencé.