La vérité est que ce roman--à part l'énorme anachronisme qui le gâte en tant qu'étude historique--est très remarquable comme œuvre de science sociale, très inférieure comme œuvre d'art. On ne peut trop admirer les observations si variées, les énumérations si complètes, les classifications si précises, à l'aide desquelles M. Zola a réuni ses matériaux et préparé ses types; on ne saurait trop critiquer la maladresse avec laquelle il a procédé lorsque le moment est venu de bâtir avec ces matériaux, ou plutôt de refaire la vie après avoir disséqué.

Mais enfin, dans ce livre, sauf érotisme précoce du petit Victor, tout est logique, normal, naturel. Le cliquetis du métal monnayé a sa vertu comme le chant du coq: il chasse les fantômes de l'imagination, il met en fuite les fantaisies morbides et monstrueuses. A côté du réel, il y a le rêve, les chimères, les audaces de la spéculation, qui ont presque toujours, remarquez-le, pour point de départ ou pour point d'arrivée, un progrès de l'esprit humain. En bas comme en haut, pièce de cent sous ou million, sué goutte à goutte par le peuple ou enfanté par le génie d'un Edison, l'argent est la grande force moderne et le principal serviteur de l'idée. Bassesses et grandeurs, crimes et poésie de l'argent se trouvent dans le roman de M. Zola, et c'est pourquoi on ne peut dire que ce soit un livre manqué. Mais, manqué ou non, il ne passionnera personne. Il est d'une digestion trop lourde pour la génération qui veut jeûner et prendre du tilleul, et qui en est à adorer platoniquement les courtisanes.

Le problème à résoudre, dans le Jardin de Bérénice, est celui-ci. Étant donnés le catalogue du Musée du roi René à Joigné en Provence, les souvenirs combinés d'une élection boulangiste, d'une excursion à Aigues-Mortes et dans sa banlieue, d'un accès de fièvre pendant les intermittences duquel on a feuilleté des brochures sur le dessèchement des marais et l'assainissement de la Camargue; étant donnés, d'autre part, les évangiles, la collection des articles de M. Chincholle et les livres de M. Renan; avec tous ces éléments, composer un traité de la culture du moi et découvrir l'âme de l'univers.

Pour arriver à l'âme de l'univers, pour devenir «l'absolu conscient», par conséquent «pour devenir Dieu», Philippe, le héros du livre, prend pour guide Bérénice, surnommée Petite-Secousse. Bérénice est censée la fille du gardien du musée de Joigné. En réalité elle doit le jour à un sénateur opportuniste, à moins que ce ne soit à une autre personne. Car sa mère, comme dit avec délicatesse M. Barrés, «semble avoir été ce qu'on appelle un peu légèrement une drôlesse.» L'éducation de l'enfant, commencée par les tapisseries du roi René, s'achève dans les coulisses de l'Eden. La petite danseuse grandit parmi les familiarités demi-paternelles d'un certain nombre d'hommes âgés qui lui portent un vif intérêt. Lorsque Philippe la retrouve, il remarque que «la puberté avait feutré la brusquerie de sa dixième année.» Elle pleure un gentilhomme nommé M. de Trause, qui a été son amant plusieurs années et qui est mort en lui laissant la villa Rosemonde. C'est là qu'elle vit, parmi les fièvres, à l'ombre des vieux remparts d'Aigues-Mortes, partageant son affection entre un âne, quelques canards et son amie Bougie-Rose, qui lui prodigue des consolations d'une nature toute spéciale. A l'occasion, la pauvre enfant «adore un verre de bon vin après les émotions.» Philippe en fait «sa madone»: le mot y est. Peut-être eût-elle préféré être sa femme ou sa maîtresse. Enrichie par un legs du sénateur opportuniste, elle épouse, sans enthousiasme, ce brave Charles Martin, un positiviste naïf qui croit tout sauvé si l'on dessèche les marais et si l'on empêche les candidats boulangistes de passer. Bérénice meurt de ce mariage et de la fièvre.

Voilà, en quelques traits, l'histoire de Bérénice. Mais qu'est Bérénice elle-même? L'auteur nous l'apprend. C'est «une petite bête au corps tiède». Ailleurs, il nous dit qu'elle a «une nuque énergique de petite bête»; et, peu après, qu'elle possède «des yeux de petit animal». Tantôt nous lui voyons «un joli sourire d'animal reposé», tantôt «une tristesse de petite bête malade». Moribonde, elle se couchera sur le côté «comme une pauvre bête». Sa fin sera celle «d'un pauvre animal qui se met en boule pour mourir».

Franchement, si l'on accuse M. Barrés d'avoir cherché la petite bête, ce sera bien un peu de sa faute!

Mais pourquoi tant insister sur l'animalité de Bérénice? Pour nous faire comprendre qu'elle vit tout proche des choses, «parallèlement à l'univers». C'est ce qui explique qu'elle «projette de la végétation»; qu'elle est «l'image des forces de la nature», puisqu'elle évoque par sa beauté douloureuse la pensée des deux grandes fonctions de la vie, la reproduction et la mort. «Dans ce raccourci de la vie d'une petite fille sans mœurs, reconnais ton cœur et l'âme de l'univers.» Cette créature inconsciente, imprégnée des traditions d'un passé lointain, puis jetée en proie à la débauche moderne qui la souille sans la corrompre, heureuse avec l'amant gentilhomme, morne et ennuyée avec le mari bourgeois, c'est le peuple, c'est l'humanité elle-même à laquelle suffisaient l'instinct et l'amour, que la science torture et tue.

«La preniez-vous quelquefois dans vos bras? Vulgaire imagination!» Elle reste, jusqu'au bout, l'amie, le guide spirituel de Philippe, la révélatrice de l'inconscient. Assis auprès d'elle, il goûte, «dans le parfum léger de son corps de jeune femme, toute la saveur de la passion et de la mort», et il s'en tient là.

Il entre dans ce roman une certaine proportion de christianisme; mais de christianisme impur et malade. M. Barrés a pris la liberté, un peu trop grande à mon avis, de suspendre au lit de sa courtisane un chapelet béni par le pape. Profitant de son séjour à Aigues-Mortes, il se compare à saint Louis, se trouve aussi pieux et plus intelligent. Pour moi, je le comparerais plutôt à ces pèlerins du moyen-âge qui venaient de loin pour adorer des reliques, mais qui s'oubliaient dans les cabarets mal famés à l'ombre du sanctuaire.

Le jardin de Bérénice, soumis à l'analyse, contient aussi des «traces» de Boulangisme. Si cette doctrine avait eu gain de cause, l'auteur nous eût présenté, en Boulanger, une sorte de Jésus-Christ à cheval dont Petite-Secousse eût été la Madeleine non repentante. Mais M. Barrés a beau se plonger dans l'inconscient, il est très fin et il sait qu'il ne faut pas s'obstiner à offrir au public un objet qui a cessé de plaire.