LA LITTÉRATURE D'HIER
ET
LA LITTÉRATURE DE DEMAIN
Emotions contradictoires, engouements morts-nés, succès de vingt-quatre heures, nouvelles lancées comme des bombes et dont rien ne subsiste le lendemain; de tous ces éléments, qui s'écoulent perpétuellement comme un fleuve, est faite la grande indifférence parisienne. En ce moment, on parle de deux livres qui seront bien près d'être oubliés quand ceci paraîtra. Cependant le hasard, qui les a fait naître presque simultanément, appelle quelques réflexions sur cette coïncidence et sur l'évolution littéraire qu'elle révèle.
L'Argent de M. Zola, c'est la littérature d'hier; le Jardin de Bérénice, de M. Maurice Barrés, c'est la littérature de demain.
Ce n'est pas le cas de répéter la formule de Victor Hugo: «ceci a tué cela», oh! Dieu, non. M. Barrés n'aurait jamais eu la force de tuer M. Zola. Seulement, le naturalisme meurt de sa mort naturelle, de ses excès, si vous voulez, et le symbolisme hérite de lui, à peu près comme le prince Victor hérite du prince Napoléon.
Les deux livres, ainsi placés côte à côte par la malice intelligente des choses, représentent assez bien ces deux scènes: L'Indigestion, le lendemain de l'Indigestion.
Il y a eu au moins un jour en votre vie, ne fût-ce que dans votre enfance, où vous avez trop mangé et trop bu. Rappelez-vous vos sensations, je n'insisterai pas.
Quand vous vous êtes éveillé, le lendemain, vous aviez la bouche mauvaise, la tête vide, une inappétence qui allait jusqu'à la nausée. Il vous semblait que vous ne mangeriez plus jamais de votre vie. Lorsqu'on vous offrait un œuf à la coque, c'était comme si on vous avait proposé de dévorer un bœuf tout entier et tout cru, un mouton avec sa laine... Une tasse de tilleul, à la bonne heure!... Tout vous faisait mal, notamment la racine des cheveux et le jeu des paupières sur le globe des yeux, et, vaguement, les objets ondulaient autour de vous, de façon à vous rappeler la traversée de Douvres à Calais.
Voilà précisément l'impression que produisent les deux volumes et les deux écoles!
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Sur M. Zola on a tout dit, en bien comme en mal. Le public s'en aperçoit à la langueur des critiques, qui n'ont plus l'énergie nécessaire pour le louer ou pour l'éreinter. On ne savait trop que dire de l'Argent, mais, à Paris, on trouve vite un mot pour se tirer d'affaire. Dans la même matinée, j'ai rencontré trois personnes qui m'ont dit: «l'Argent, c'est une œuvre puissante.» Puissante! c'est ce qu'on dit aussi des vieilles concierges hydropiques qui ne peuvent plus se lever de leur fauteuil.