G.-M. Valtour.

La manifestation du 1er mai.--Le conseil municipal de Paris, saisi d'une proposition tendant, d'une part à solliciter son adhésion à la manifestation du 1er mai, et de l'autre à accorder aux ouvriers de la Ville de Paris le droit de chômer ce jour-là, l'a catégoriquement repoussée. C'est là une preuve de sagesse dont il convient de louer l'assemblée parisienne, peu habituée à des approbations de ce genre. Évidemment, le conseil a compris qu'il ne pouvait couvrir de son autorité une manifestation qui s'annonce bien comme pacifique, mais dont le caractère pourrait facilement se modifier au cours des événements.

Quelques-uns de ceux qui organisent cette journée ne prennent même plus la peine, en effet, de dissimuler leur but. L'un deux proclame à la tribune d'une réunion publique «que le prolétariat se trouvera tout entier dans la rue ce jour-là... Que ce sera une fête, mais que la fête serait complète si elle se terminait par une petite révolution.»

Un autre, M. Jules Guesde, combine tout un plan, en réalité fort ingénieux: «Il faut, dit-il, que les députés et les conseillers municipaux de Paris se tiennent dans leurs mairies respectives, prêts à recevoir, dans la matinée du 1er, les manifestants. Il n'y aura pas séance à la Chambre, puisque le 1er mai tombe un vendredi, et il est nécessaire cependant que les manifestants sachent où trouver les représentants du peuple pour leur remettre leurs pétitions. Évidemment, les mairies seront occupées militairement. Mais nous avons la ressource de manifester aux Justices de paix qui fonctionnent le vendredi. Si on suspend leurs séances, ce sera un succès pour nous. Si on les maintient, nous nous mêlerons aux justiciables et, dans le cas où l'autorité croira devoir intervenir, on bousculera comme des manifestants les justiciables qui viendront alors avec nous. Tout cela servira à composer le corps d'armée qui se répandra par les rues dans l'après-midi».

Enfin le plan est tracé pour la soirée. Les bals publics seront envahis et transformés en lieux de réunion dans lesquels les quadrilles alterneront avec les discours révolutionnaires.

Évidemment, il est plus facile de combiner ce programme que de le mettre à exécution. L'autorité est prévenue et toutes les mesures seront prises pour que l'ordre ne soit pas troublé. Toutefois, il est impossible de ne pas être frappé de la progression lente mais sûre qui s'accomplit dans les prétentions des organisateurs de ce mouvement. Il s'agissait l'année dernière d'une manifestation essentiellement pacifique, presque platonique. Cette année le mot «pacifique» subsiste, mais les meneurs expriment publiquement l'espoir que les intéressés comprendront les sous-entendus et tenteront un commencement d'action. Très certainement, on ne compte sur rien de grave et on sait bien que, le lendemain, rien ne sera changé à l'organisation sociale. Mais on aura fait un premier essai de mobilisation et on espère bien obtenir un meilleur résultat l'année prochaine. C'est là ce qu'il y a de sérieux--il n'est pas encore temps de dire grave--dans ce mouvement. On pourrait sourire devant la menace d'une révolution violente; on ne saurait rester indifférent devant ceux qui, changeant de tactique, limitent leurs revendications, ne les formulent que progressivement et espèrent tout de la continuité dans l'effort.

Le Congrès des mineurs.--Ce congrès est venu fort à propos pour montrer que, si l'entente entre les ouvriers de tous les pays pour formuler leurs revendications est un fait important dont il y a lieu de tenir compte, les organisateurs de ce mouvement sont loin de tomber d'accord lorsqu'il faut passer de la théorie à la pratique.

Premier point à noter: ce congrès, qui devait tout d'abord consacrer la suppression des frontières, le triomphe définitif des doctrines internationales les plus pures, a débuté par proclamer le principe des nationalités. En effet, les Anglais, par une appréciation logique de la situation, ont demandé que le vote eut lieu suivant la représentation proportionnelle des mineurs syndiqués: une voix, par exemple, pour chaque délégué représentant mille ouvriers. Les mineurs du continent n'ont pas accepté ce mode de votation, parfaitement rationnel et strictement conforme à la doctrine internationaliste. On a décidé de voter par nations, en sorte que la première décision du congrès a été une violation flagrante des idées qui l'avaient fait naître.

Toute la discussion qui a suivi s'est ressentie de ce défaut de logique, surtout quand on en est arrivé à la motion qui préoccupait le plus les esprits, celle qui concerne la grève générale. Ici encore a été donnée la preuve convaincante que nous sommes loin du temps où les barrières qu'ont placées entre les peuples les affinités de races ou d'intérêts pourront être abolies. Les associations anglaises disposent de fonds assez considérables; en revanche, les associations du continent sont pour la plupart très pauvres. On ne pouvait proclamer la grève générale sans spécifier que tous les fonds seraient mis en commun pour soutenir indistinctement toutes les victimes du chômage. Or, on a calculé que trois millions par jour seraient à peine suffisants pour leur venir en aide. Ici encore les «nations» représentées au congrès se sont divisées, et, bref, la grève générale a été écartée, ou plutôt elle n'a été admise que dans les termes les plus vagues, comme le montre la résolution suivante, qui est en quelque sorte le résumé des délibérations des délégués: