Paysan andorran.
Tout à coup une vue immense, infinie, un paysage d'une étendue et d'une ampleur magnifiques se déroule devant nous: c'est la Cerdagne française descendant en pentes douces vers les Pyrénées espagnoles, qui apparaissent à l'horizon baignées dans des flots de nuages. Rien ne saurait donner une idée de la grandeur épique de ce tableau; on dirait un champ de bataille idéal préparé pour quelque gigantesque rencontre, paysage de Decamps dans sa bataille des Cimbres. La route descend rapidement. A trois heures nous atteignons Bourg-Madame. Voici l'Espagne à deux pas. Une rivière à franchir, et, à la place des «gabelles» bleu clair, nous trouvons les «carabineros del Reino» bleu foncé et, à 10 minutes de la frontière, le bourg pittoresque de Puycerda. Rien de suggestif comme le premier contact avec un pays nouveau. Les particularités s'affirment et s'imposent. Le caractère essentiel des types, des habitations, des coutumes, éclate avec une évidence que l'habitude finit toujours par atténuer.
C'est à Puycerda que nous rencontrons nos premières impressions espagnoles. Quand on lit sur les portes des enseignes comme celles-ci: «Collegio de Escalopios», «Café de la Ygualdad»; qu'on voit passer dans une rue boueuse des paysans hautains, couleur de bistre, coiffés de rouge, les pieds enfoncés dans d'énormes étriers fermés, traversant au pas rapide de leurs montures la ville déserte et silencieuse; qu'on a pénétré dans une vieille église humide et sombre, où luisent sourdement des fouillis de dorures et des statuettes bariolées; qu'en sortant on rencontre un mendiant superbe drapé dans ses trous comme un sénateur romain dans sa toge; il n'y a pas à en douter: c'est l'Espagne, l'Espagne de Le Sage, de Goya, de Ribeira et de Doré.
Le Seo d'Urgel, résidence de l'évêque co-suzerain d'Andorre.
Une nuit à Bourg-Madame, et on route à travers le Cerdagne espagnole. Il a neigé toute la nuit, il neige encore à gros flocons. Notre omnibus car nous avons changé de véhicule descend rapidement la route de Barcelone, puis brusquement s'engage, je ne dirai pas dans un chemin, il n'y en a pas, mais dans une succession de pentes folles, de gués, de bosses et de creux, tantôt labourant à pleines roues la terre argileuse, tantôt ressautant sur des cailloux cachés sous la neige, et cela au galop effréné des chevaux. Le fouet claque et l'allure redouble de «furia», et les essieux, par miracle, résistent, et la voiture, projetée de ci, de là, bondit et ne se renverse pas!
Il y a une sorte d'ivresse dans cet exercice, et puis, malgré tout... on arrive. Car nous arrivons à Bellver.
Cela devient de plus en plus espagnol. Dans l'auberge, des muletiers attablés boivent à la régalade. Dans la cour, des bêtes caparaçonnées nous attendent. Une vraie pyramide s'édifie sur le mulet des bagages, qui s'arc-boute sur ses longues jambes décharnées, puis, sous les ordres du muletier-chef, la colonne s'organise à la file indienne, s'ébranle et s'engage sous la neige fondante, et sous la pluie, dans les interminables défilés de la vallée du Sègre, longeant l'abîme parfois, ou descendant par de véritables escaliers de marbre au niveau de la rivière. Sept heures durant, nous avons devant les yeux le même décor grisâtre, le même tournant, la même colline déchiquetée fermant l'horizon. C'est d'une monotonie désespérante. Il fait nuit noire quand enfin nous entrons, au pas toujours cadencé de nos mules, dans la ville épiscopale de La Seo de Urgel, vraie cité du moyen-âge, avec ses arcades sombres, ses rues sales et noires, à peine éclairées de loin en loin par quelque lanterne fumeuse. Le lendemain, présentations officielles à l'évêque, visite à la cathédrale, études et croquis. Enfin, le 15, départ pour Andorre par un temps resplendissant, en compagnie du viguier épiscopal. Nous laissons derrière nous les grandes lignes des montagnes lointaines et la citadelle d'Urgel, masse imposante aux larges assises. Le paysage se resserre de plus en plus; nous entrons dans le cœur des Pyrénées par d'interminables circuits. A droite, à gauche, les pentes descendent, tantôt tourmentées, tantôt molles et arrondies. Peu de végétation, sauf sur les bords immédiats de la rivière. Les monts sont entièrement dénudés; on dirait une haute vallée des Alpes dévastée par un incendie. Les ocres, les roux, dominent, coupés de ci de là par un maigre bouquets de pins.