Nous avons retenu le souvenir de plusieurs de ces désignations manifestement inexactes. Ainsi, parmi les pensionnaires de Sainte-Périne, aucune ne s'était donné sur son bulletin plus de cinquante-neuf ans. Or, il était de notoriété dans l'établissement que «la plus jeune» de ces dames avait soixante-sept ans bien sonnés. Beaucoup se donnèrent comme veuves qui jamais n'avaient connu le mariage qu'en rêve. De même à Bicêtre, les vieillards avaient la coquetterie de se dire presque tous célibataires, tandis qu'un grand nombre de ces «jeunes gens» était connu par de retentissantes aventures conjugales. On n'avoue pas aisément ses malheurs, même au gouvernement.

Quant à la rubrique: «profession», rien n'est plus étrange que les euphémismes employés. Les «dames de compagnie» abondent, les «nièces» aussi. Pour les «rentières», elles pullulent, et peut-être serait-on surpris si l'on comparaît la liste des «rentières» avec celle des pauvres malheureuses qui sont inscrites au bureau de bienfaisance. L'orgueil humain est incommensurable. Eh! mon Dieu, est-ce bien de l'orgueil? N'y faut-il pas voir aussi un peu de fierté légitime? On cache sa misère, même à un œil invisible. Est-ce un si grand tort?

Puis il y a les prudhommes, les naïfs, qui profitent de l'occasion pour révéler ou leurs tristesses ou leurs espérances. Nous nous rappelons avoir vu cette mention sur un bulletin: «Trois enfants dont un a des pattes de homard».--C'était vrai: un des enfants avait les doigts de chaque main réunis en deux sortes de pinces comme un homard.--C'était inutile pour le recensement.

Tel autre père de famille écrivait: «Deux fils, que je destine à l'École polytechnique.»--Un troisième: «Deux filles, l'une religieuse, l'autre qui a mal tourné, j'espère la ramener au bien.»

Puis il y a les ennemis du gouvernement qui profitent de l'occasion pour lui dire son fait. Profession: «Anarchiste-révolutionnaire», ou encore:

«Communard en disponibilité». Enfin les fantaisistes: «Vétérinaire des chevaux de bois» ou «ancien officier... d'académie».

Tout cela est innocent. Mais comment s'en accommodent les statistiques officielles? Il doit y avoir du déchet.

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Le recensement est pourtant chose sérieuse, car c'est sur cette opération que sont basées un grand nombre de prévisions gouvernementales. Et d'abord l'électorat. Le nombre des électeurs en France est connu d'après ces listes et le nombre des députés varie par suite dans chaque département; puis le nombre des conscrits, puis aussi le rendement des impôts indirects qui croissent avec la population, puisqu'ils sont fondés sur le nombre des consommateurs. Le tabac, l'alcool, rapportent d'autant plus au trésor que le chiffre des citoyens est plus élevé.

Les tables d'assurances sur la vie ont pour assiette la longévité moyenne des habitants d'un pays et cette moyenne c'est le recensement qui permet de l'établir. Ne nous rajeunissons donc pas trop, car si la vie moyenne est courte, les primes d'assurances en vue d'un capital payable à la mort de l'assuré seront plus élevées.