Ces Statistiques, justes le plus souvent, en ce qui concerne l'âge, la nationalité, l'état de mariage ou de célibat, sont donc inexactes la plupart du temps en ce qui concerne la profession.
La population pénitentiaire n'est pas négligeable, il s'en faut. Au dernier recensement (1886), elle comprenait au total 50,897 individus, dont 43,967 hommes et 6,930 femmes. La répartition de ce personnel se décomposait ainsi: dans les prisons centrales, 13,912 hommes et 1,830 femmes; dans les prisons d'arrondissement, dites prisons de courtes peines, 24,976 hommes et 3,975 femmes, et enfin dans les maisons d'éducation correctionnelle 5,079 garçons et 1,125 filles.
Le dénombrement actuel donnera des chiffres inférieurs, car l'usage de la libération conditionnelle a diminué le contingent pénitentiaire, qui va se trouver réduit encore par l'application de la loi Bérenger.
Dans les casernes le dénombrement s'opère d'une façon différente. Il n'est pas individuel, mais fait en bloc, sauf pour les officiers et les sous-officiers rengagés qui remplissent les imprimés ordinaires. En effet, les officiers et les sous-officiers (d'après la législation nouvelle, en cas de rengagement) peuvent contracter mariage sous les drapeaux. D'où une distinction nécessaire à établir entre eux et les hommes. Les simples soldats sont numériquement désignés par catégorie d'âge.
Il est à noter cependant que certains simples soldats sont mariés. Ceux-ci sont recensés à part. On ne se doute guère dans le public que plusieurs milliers de soldats ont contracté mariage avant de partir pour le service. Mariés à 18, 19, 20 ans, ces hommes sont des exceptions. Néanmoins, le recensement de 1886 portait leur nombre à 2,981 pour toute l'armée française, et, chose particulière, sur ce chiffre il y avait 274 soldats originaires de la Corse où l'on se marie de bonne heure: ce n'est pas un tort pour des hommes qui vivent du travail des champs. Dans les villes où on ne se marie pas assez tôt, ce retard n'est peut-être pas une des moindres causes de démoralisation. Il est vrai que les conditions de la grande industrie moderne sont un empêchement au mariage.
Enfin, dans les hôpitaux, comme dans les asiles de nuit, les malades ou les réfugiés sont recensés à titre «d'hôtes de passage». L'administration de l'assistance publique a prescrit d'établir, au nom de chacun d'eux, un bulletin individuel. Tous ces bulletins ont été placés sous une feuille récapitulative, sur laquelle le nombre des hospitalisés est indiqué, sans inscription de noms, à la suite de la rubrique «Hôtes de passage-voyageurs.»
*
* *
L'opération du recensement est une des formalités administratives qui crispent le plus les Parisiens. Et vraiment il y a de quoi: c'est un œil indiscret porté dans la vie privée, et pour un rien on y trouverait une inquisition policière. La nécessité où chacun est mis de donner la composition de son «ménage» est parfois agaçante, car il faut ouvrir au recensement le secret de cet home auquel nous tenons tant, nous Parisiens, qui aimons a vivre à notre guise, tout en restant les plus honnêtes gens du monde. Aussi que de petits subterfuges sont employés qui compromettent un peu l'exactitude de la statistique officielle! En réalité il ne faut pas hésiter à dire que, sauf le nombre des personnes et leur sexe, toutes les autres indications, au moins à Paris, sont plus ou moins sujettes à caution. Il y a une indication tout à fait inutile dans les statistiques et dont la suppression assurerait une certitude beaucoup plus grande: c'est le nom de famille. Ceci paraît, au premier abord, un paradoxe, une idée étrange. Eh bien, rien n'est plus certain. A quoi sert-il de mettre votre nom sur la feuille de recensement? Mon nom de famille n'importe guère au gouvernement et c'est la seule chose sur laquelle ne se basera aucune statistique ultérieure. Chaque habitant n'est qu'une unité, mâle ou femelle, jeune ou vieille, mariée ou non. Mais si à mon nom de fille vous m'obligez à accoler mon âge vrai, si vous m'obligez à dire quelle est la condition exacte des personnes qui vivent sous mon toit, à déclarer divorcée ma sœur que l'on croit veuve, si vous m'astreignez à donner ma profession, alors que, dame de grande famille, je vis de mon travail, honorable mais dissimulé, de couturière ou de brodeuse, je m'irrite, je m'insurge, et je déclare que ce sont là mes affaires, que c'est même là mon honneur, que cette ombre est la paix de ma vie, et je trouve étrange que vous veniez vous mêler de ma vie intérieure où nul n'a à mettre le nez.
Ces froissements sont parfaitement légitimes et ils expliquent les réponses parfois un peu ironiques qui sont faites aux interrogations des recenseurs.
Nous avons eu entre les mains un certain nombre de bulletins du recensement de 1886. Quelques maires de Paris avaient cru devoir à cette époque s'irriter de la façon dont les fiches étaient remplies, et ils s'étaient même adressés à l'administration supérieure pour s'en plaindre. La préfecture de la Seine et la préfecture de police aussi ne firent pas grande attention à ces doléances et on ne molesta personne, parce qu'il y a certaines susceptibilités en définitive fort honorables, alors même que la correction administrative ou sociale trouverait à y reprendre.