Le voici.

Le ministre de l'Intérieur, dans les instructions qu'il a envoyées aux préfets, et qui sont exactement les mêmes à chaque période de recensement, les invite à informer les maires d'avoir, dans la matinée du jour du dénombrement,--soit, cette année, le 12 avril au matin--à faire dresser l'état des personnes qui, momentanément, séjournent sur le territoire de leur commune. Des ordres sont donnés en conséquence à la gendarmerie, aux agents de police et appariteurs, et toutes voitures de marchands forains, de saltimbanques, banquistes, etc., tous bateaux amarrés, gabarres, etc., sont accostés et visités, pour se rendre compte du nombre, du sexe, de la nationalité et de l'âge des personnes qui y sont en séjour. C'est l'oiseau saisi sur la branche où il perche et qui va s'envoler.

Rien que de ce chef, au recensement dernier (1886), on a trouvé 6,923 saltimbanques, 13,241 marchands forains et 4,903 «mariniers pénicheurs»--Ce sont les citoyens «migrateurs» de notre pays, car ils vont d'une région à l'autre, n'ayant pied ferme nulle part.--Est-ce tout? non.

Les voyageurs qui ont passé la nuit du 11 au 12 avril en chemin de fer, les a-t-on comptés?

On ne les a pas comptés. Pourquoi?--On a supposé que, sauf de rares exceptions, ces personnes ont un domicile certain et fixe où elles auront, dès le soir, inscrit leurs noms sur les feuilles de recensement, ou bien, qu'à leur arrivée, le matin du 12, dans le lieu où elle se rendaient, elles ont été inscrites, à titre de passagers, sur les feuilles déposées dans les hôtelleries. Si vous avez lu avec quelque soin votre feuille personnelle, vous y aurez vu, tout au bas, une case réservée aux «passagers». Ces passagers, ce sont les hôtes arrivés durant la nuit ou au matin même du 12, avant midi, dans une ville autre que celle de leur domicile.

Il est certain qu'il y a, de ce chef, des erreurs. L'opération du dénombrement pour les voyageurs s'appuie sur cette hypothèse que les voyages en France ne durent pas plus de 24 heures et que, par conséquent, du 11 avril à midi jusqu'au 12 avril à midi, le voyageur aura mis pied à terre quelque part, soit durant la nuit, soit au matin, à l'arrivée. Or, cette hypothèse est inexacte.

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Au contraire, le recensement des prisonniers, des malades dans les hôpitaux et des soldats dans les casernes, s'opère avec un soin et une précision absolus.

Dans les prisons de Paris, notamment, chaque détenu a une feuille de recensement qui est remplie par les soins du greffier pénitentiaire à l'aide du registre d'écrou. L'écrou contient exactement les renseignements mêmes exigés par les recenseurs: noms, prénoms, âge, condition sociale, etc., et bien d'autres encore. Dès samedi soir, ce recensement s'est opéré dans toutes les prisons de la Seine, et, au Dépôt, elle a présenté certaines difficultés, parce que les sorties et les entrées dans ce vaste établissement sont incessantes. On a porté comme «hôtes de passage» toute la population couchée à 8 heures. Néanmoins, il y a eu des entrées par les voitures cellulaires de minuit, et les vagabonds arrêtés ont été inscrits sur les listes: ç'a été une petite surprise pour ces gens sans domicile.

Les feuilles de recensement ne portent pour les détenus aucune indication qui permette de se rendre compte de leur situation momentanée. La plus absolue discrétion est observée, et le domicile indiqué est le dernier habité par le prisonnier. S'il n'a pas de domicile fixe, cas des innombrables vagabonds arrêtés à Paris, on les inscrit sous la désignation «de passage à Paris». Quant à la profession, elle reste le plus ordinairement mal qualifiée, car il est peu d'hommes qui avouent n'avoir jamais eu d'état. Le vagabond a toujours eu un métier, qui n'est souvent qu'un souvenir de jeunesse. C'est celui-là qu'il se donne.