Le colonel Mélard, directeur du génie à Perpignan.

Le général Appert, ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg.

POIL ET PLUME

La grande excuse des littérateurs qui exhibent actuellement leurs inventions plastiques au Théâtre d'Application de la rue Saint-Lazare, c'est d'avoir cédé à une pensée charitable: le produit des entrées est en effet destiné à une œuvre de bienfaisance spécialement professionnelle. Peintres ou sculpteurs, les exposants ne le sont guère, et cela n'a rien d'étonnant, puisque la pratique sérieuse de l'art exige de longues études qu'ils n'ont eu ni la volonté ni le loisir de poursuivre. A deux ou trois exceptions près, la peinture que nous voyons là est de la peinture d'«intentionnistes»: des tableaux pensés et qui n'ont pas voulu sortir de derrière la tête ou bien de timides ébauches que l'auteur considère in petto comme des hardiesses suprêmes défendues aux gens du métier.

Il y a aussi la variété bon enfant qui n'affiche aucune prétention; des croquis griffonnés en marge de la copie d'imprimerie, pendant ces minutes de paresse intellectuelle, qui sont souvent des heures, où la pensée de l'écrivain flotte dans les brouillards; des têtes fantastiques, des silhouettes d'amis qui, par hasard, se sont trouvées rappeler suffisamment la dominante de leurs traits; des coins de paysage, des bouts de maisons où l'on a passé des jours heureux. Il y a enfin la série des phénomènes atmosphériques: fantaisies crépusculaires, ciels chargés d'orages, mares ensanglantées par le soleil couchant, avec leur bordure d'arbres qui se dressent en fantômes; en un mot tout le décor de la peinture littéraire, mis en scène, cette fois, par des littérateurs.

L'exposition est divisée en deux parties: d'un côté le «Louvre», une pancarte nous l'indique, où l'on voit les œuvres des morts, de l'autre le Luxembourg, où sont rassemblées celles des littérateurs vivants; ceux-ci, sans aucun doute, n'envient pas la gloire de leurs voisins. Victor Hugo est l'un des maîtres du Louvre, avec une série de ses dessins romantiques que l'on a déjà vus dans plusieurs expositions et qui, d'ailleurs, ont été gravés en grande partie: nous avons là d'intéressantes transcriptions graphiques des images de haut pittoresque qui hantaient l'esprit de l'illustre poète, mais elles sont loin d'atteindre à l'éloquence de son langage écrit; le crayon à la main, Gustave Doré est son maître; nul ne l'égale quand il tient la plume. La peinture obéit à des lois de statique, qui sont inéluctables; les jeux de la forme et de la lumière ont pour théâtre le milieu atmosphérique où tout est réglé d'avance, la nature ne livrant rien au hasard. Hugo ne se souciait guère du vrai; ainsi parvient-il difficilement à rendre ses peintures vraisemblables.

Alfred de Musset nous apparaît, au contraire, timide comme un enfant dans ses essais de dessinateur; il ne sort guère du profil et se montre très attentif à saisir la ressemblance de ses modèles.

Timide aussi, mais beaucoup plus sûr de sa main, Théophile Gautier a peint à l'huile et au pastel des portraits qui devaient être ressemblants; on y devine un grand effort vers l'exactitude. Il vaudrait peut-être mieux que cette peinture fût plus mauvaise: au moins pourrait-on invoquer l'inexpérience du célèbre et charmant critique.

Auguste de Châtillon, l'auteur de la Levrette en paletot, avait un certain tempérament de peintre: sa tête d'enfant ne déparerait pas l'œuvre de Couture. Dans le portrait de Baudelaire par lui même, un simple croquis à la plume, le sens artiste existe également; il y a des reprises, des repentirs qui recèlent un coin de vérité. Le plus artiste des maîtres du Louvre des littérateurs, nous le voyons en Jules de Goncourt; sa Vue de la rue de la Vieille Lanterne, où Gérard de Nerval alla se pendre, est un excellent morceau d'aquatinte; ses eaux-fortes ont un accent remarquable et une grande liberté de faire; enfin, il peint habilement à l'aquarelle.

Avec M. Edmond de Goncourt, nous rentrons dans le monde des vivants; il expose une délicate aquarelle, rehaussée de plume, où le portrait de son frère est spirituellement dessiné, quoique sans grand respect pour l'anatomie des formes. Cette œuvre, comme d'ailleurs la plupart de celles qui sont exposées par les autres littérateurs contemporains, pêche par le dessin. Nous trouvons çà et là de jolies touches de couleurs, des impressions d'ensemble agréablement résumées, des idées de peinture fort intelligentes, c'est le dessin qui trahit l'inexpérience des exposants. Aussi s'adressent-ils de préférence au genre qui leur semble le plus apte à masquer leur défaillances; l'aquarelle avec ses tons frais, sa grâce juvénile, cette sorte de beauté du diable qui est en elle, ne s'insurge pas contre les adroits escamotages qu'on lui fait subir; elle est d'autre part fertile en heureuses rencontres dont le pinceau le plus naïf peut avoir l'aubaine; joignez à cela la rapidité de l'exécution, la légèreté du bagage quelle comporte, et vous comprendrez que les littérateurs-peintres la tiennent en grande estime. Il y a beaucoup d'aquarelles à l'Exposition dont nous parlons, et il y en a de fort jolies. M. Bergerat, pour son compte, n'en montre pas moins d'une douzaine, faciles, harmonieuses de ton et surtout variées comme faire et comme sujet; il sera un «professionnel» quand il voudra, mais qu'il ne se hâte pas de le vouloir; la plume de Caliban vaut infiniment mieux que son pinceau. M. Ernest d'Hervilly, très adroit metteur en scène, se déclare, au catalogue, élève de l'École des «beaux-arbres»: il fait honneur à cette école nouvelle. M. Henri Morel, enfin, expose d'excellentes marines, et Gyp des éventails d'une coloration charmante; on les croirait exécutés au Japon sur des dessins envoyés d'Epinal.