COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Grisélidis», mystère en trois actes,
de MM. Armand Silvestre et Eugène Morand. L'oratoire de Grisélidis:
Grisélidis (Mme Bartet) et le marquis de Saluces (M. Sylvain) retrouvant Loys.
Comédie-Française: Grisélidis, mystère en trois actes et en vers libres, par MM. Armand Silvestre et Eugène Morand.
Vous connaissez le fabliau de Grisélidis: Boccace vous l'a raconté à sa façon; Perrault à sienne. M. Armand Silvestre vous le dit à sa manière. Histoires des temps passés, vous ne retrouverez plus la naïveté avec laquelle vous avez été contées pour la première fois, parce que vous ne rencontreriez plus la simplicité des esprits qui vous écoutaient; mais tout ce que le charme, la grâce et la poésie peuvent donner à un récit des anciens jours sera mis à vos ordres, de telle sorte que vous trouverez encore des auditeurs pour vous applaudir!
Il y avait donc un marquis de Saluces qui, en se promenant dans ses domaines, rencontra une pastourelle qui avait nom Grisélidis. La jeune fille était si vertueuse et si belle qu'il l'épousa; elle lui donna un fils qui avait nom Loys, et, comme la guerre l'appelait à la Croisade, il partit contre les mécréants de Tunis et des pays d'Afrique. Voilà ce que vous apprennent les serviteurs du marquis dans cette salle de son château féodal assis sur le bord de la mer. Très curieuse cette salle avec sa fresque représentant Ève tentée par le serpent; avec son autel en bois surmonté d'un tryptique, et, au milieu, la statue de sainte Agnès la patronne se détachant dans sa niche. La servante Bertrade est à son rouet et psalmodie sa chanson pieuse. L'homme d'armes qui entre est le vieux Gondebaud que suit le hérault du marquis et qui vient inviter son maître à se préparer au départ. Il arrive, le marquis, tout à son Dieu, tout à son roi, mais bien marri de quitter son enfant et sa femme. D'autant plus que le prieur, loin de le réconforter, lui dit des paroles de découragement et de désespérance. Grisélidis est bien pure, Grisélidis est bien chaste, mais elle est femme et le diable est bien fin. Rien n'atteint le marquis dans sa confiance dans sa femme. Quant au diable, il n'y croit guère et il suffirait de la pureté de Grisélidis pour le mettre en déroute, si toutefois le démon tentait la lutte avec l'ange.
Voilà un propos bien fait pour piquer l'amour-propre du diable, lequel sort de la base de l'autel de Sainte-Agnès, qui lui sert de cachette. Pauvre diable qui, lui aussi, a ses misères. Il est marié, et sa femme le fait enrager. Le marquis de Saluces n'est pas peu étonné de se trouver face à face avec le démon qui le voyant incrédule lui propose une gageure. Il parie que pendant l'absence de son époux il mènera la marquise à mal, et le marquis, sûr de sa femme, parie avec le démon; il lui donne même son anneau pour gage. Nous allons, dès maintenant, assister au combat préparé par le diable contre la vertu de Grisélidis et suivre les fourberies du Malin qui égayent cette histoire.
Il faut avouer qu'il n'est pas des plus ingénieux, ce diable, et qu'il n'a guère dans son sac que les tours depuis longtemps en usage dans sa famille. Le premier serment de la marquise envers son époux, c'était l'obéissance.
Avec le concours de sa femme Fiammina, le diable se fait fort d'avoir raison de Grisélidis, sur ce point. Le voilà, il est déguisé en marchand d'esclaves; il revient du Levant où il a vu, dit-il, le marquis, lequel lui a acheté cette belle personne que le diable présente à Grisélidis et qui par l'ordre du maître devient la maîtresse au château. Il faut que la marquise se démette; ainsi le veut le marquis, et, pour prouver ses pouvoirs d'ambassadeur, le marchand montre à la marquise l'anneau du marquis. Grisélidis a le cœur déchiré, mais elle obéit; elle donne tous ses bijoux à cette belle esclave qui n'est autre que la femme du diable, qui a prêté son appui à son mari pour cette aventure; Grisélidis l'invite à commander désormais. Le diable en est donc pour sa peine, et la marquise triomphe de lui par son obéissance.
Alors, le diable se souvient du pouvoir magique de Méphistophélès sur Marguerite et il évoque l'amour dans la personne d'Alain, un jeune clerc, qui soupirait pour Grisélidis avant qu'elle fût devenue châtelaine et qui, par une de ces nuits étoilées et enflammées où les cœurs sont à l'amour, lui rappelle les beaux jours de leur jeunesse. A cette évocation les sens de la marquise se troublent; le diable est sur le point de gagner son pari, lorsque le petit Loys accourt: la mère est sauvée par l'enfant. Le Malin est encore vaincu.
Il ne lui reste plus que la force, qu'à cela ne tienne! il fera enlever la marquise par des corsaires. Les pirates se trompent: à voir Fiammina si bien, si richement habillée, ils la prennent pour la marquise et l'emmènent à bord. Ce que voyant, le diable furieux emporte l'enfant. Il tient désormais Grisélidis par l'amour maternel. Si elle veut ravoir son fils, cela ne dépend que d'elle. Le chef des pirates, épris de sa beauté, le lui rendra. Mais le chef des forbans a disparu, et, entre temps, le duc est de retour de la croisade. Sous un nouveau déguisement:--car le diable sort de toutes les boîtes.--Le démon fait au marquis de méchants rapports sur sa femme. Ce mari peu confiant va prêter l'oreille à la calomnie qui est un des moyens les plus puissants de l'esprit infernal, lorsque Grisélidis paraît. Les deux époux s'entendent facilement dans l'effusion de leur tendresse, mais le diable se croit toujours triomphant, il a Loys entre ses mains.