Quelle force humaine pourrait le lui arracher? aucune. Il ne reste plus que les puissances surnaturelles. «Dieu prodigue ses biens à ceux qui font vœu d'être siens», a dit La Fontaine; et miracle! pendant que les deux époux sont agenouillés aux pieds de la patronne, et prient, la croix placée sur l'autel s'illumine, le tryptique s'ouvre, et sainte Agnès leur montre Loys endormi à ses pieds. Un cantique a dit: «Le paradis de l'enfant est aux genoux de sa mère.»
Telle est cette histoire de Grisélidis, ou plutôt ce mystère de la pureté de la femme que MM. Armand Silvestre et Eugène Morand nous ont raconté en vers exquis et que le Théâtre-Français a mis en scène avec un soin et un goût irréprochable. Une évocation du moyen-âge dans les costumes et dans les décors, à ce point que nous n'avons rien vu encore qui lui soit comparable.
C'est Mlle Bartet qui fait Grisélidis, elle y est ravissante; Mlle Moreno est bien jolie dans Bertrade, sous sa robe collante et sous sa tourte blanche. Mlle Lynnès, la Fiammina du diable, a beaucoup de gaieté et d'entrain dans ce personnage, complice de toutes les diableries de son époux. Mlle Ludwig est charmante dans le prologue et dans l'épilogue de la pièce. Je citerai M. Lambert fils, M. Leloir et M. Laugier excellents dans des rôles secondaires. M. Coquelin cadet fait le diable en tout ceci avec une fantaisie et une verve comique des plus entraînantes. J'ai entendu critiquer autour de moi certaines parties de son rôle qui font un singulier contraste avec le ton général de la légende poétique; mais allez donc reprocher à M. Armand Silvestre ses excentricités? Il vous répondrait que la gaieté a ses droits même en un sujet sérieux. M. Silvain est un marquis de Saluces d'une dignité parfaite et dont la belle voix fait sonner les beaux vers du poète.
Il y aurait injustice à oublier, dans cette distribution d'éloges des plus mérités, M. Léon, Je sais plus d'un compositeur, et je parle des meilleurs, qui signerait les morceaux dont M. Léon a agrémenté cette légende, surtout celui qui accompagne par un solo de violoncelle le duo ravissant d'Alain et de Grisélidis.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
Rabelais. Ses voyages en Italie, son exil à Metz, par Arthur Heulhard. 1 vol. gr. in-8°, 40 fr. (Librairie de l'Art, 29, cité d'Antin).--Cette suprême personnification de la Renaissance, Rabelais, la connaissons-nous vraiment? Son nom, certes, est populaire, il l'est entre tous, et peut-être pour cela même l'homme est légendaire bien plutôt qu'historique, et chacun se forge un Rabelais de fantaisie, suivant son idée. Quant à sa vie, à ses mœurs, à son génie, à son œuvre même, celle qui n'est point Gargantua ou Pantagruel, mystère, obscurité! Voilà un livre qui, sans nous montrer tout Rabelais, car il est décidément très grand, va nous l'éclairer sous un de ses aspects les moins connus, à coup sûr. C'est le Rabelais diplomate que M. Heulhard vient d'étudier, Rabelais au service des du Bellay, leur collaborateur et leur inspirateur sans doute dans leurs négociations politiques et religieuses. La Renaissance, ou plutôt le seizième siècle, n'est pas d'une étude facile. On parle des ténèbres du moyen-âge, mais, au point de vue de l'étude, les ténèbres se prolongent bien après le moyen-âge fini. M. Arthur Heulhard n'a pas consacré moins de dix ans à se promener, la lampe à la main, dans ces arcanes que d'aucuns se figurent peut-être de grandes voies lumineuses: son œuvre est donc respectable et considérable: Paris, Rome, Turin, Chambéry, Metz, Toulouse, Aix, Montpellier, le Mans, ont été l'objet de ses investigations qui n'ont rien laissé d'inexploré: papiers d'État, archives municipales, correspondances diplomatiques et littéraires, etc. Et maintenant que les admirateurs de Rabelais ouvrent le volume. L'auteur, modeste comme il convient à un sincère, ne se vante pas d'avoir tout dit, tout découvert. Il déclare seulement avoir fait de son mieux. Ce livre est, nous dit-il, un premier combat engagé avec un sujet devant lequel ont reculé les plus rudes jouteurs, épouvantés par la difficulté et la multiplicité des recherches. Après l'histoire de Rabelais voyageur et exilé, il nous promet la vie de Rabelais en France. Souhaitons-lui l'encouragement d'une victoire pour le fortifier dans la lutte.
L. P.
La Grande nation (1870-1871) par E. Horn; préface de Jules Simon. (E. Plon et Nourrit, édit.)--La Grande nation est la France. Ce titre témoigne à lui seul des sympathies de l'auteur pour notre pays; il pourrait suffire, en retour, à assurer la nôtre à l'écrivain, si le mérite de l'ouvrage ne s'en chargeait d'autre part. Édouard Horn est mort en 1875, député au parlement de Pesth. Hongrois de naissance et de cœur, il était Français d'adoption et avait appartenu de longues années, sous l'empire, à la rédaction du Journal des Débats, où les idées libérales l'avaient eu pour défenseur. La Grande nation est la réunion d'articles publiés par lui en 1870-1871, dans le Heuer-freier Lloyd de Pesth, dont il était directeur, et que son fils a traduits. Si pénibles que soient toujours les retours vers un passé douloureux, il n'est pas sans enseignement, après vingt années écoulées, de suivre, avec autrui, la succession de faits dont la blessure a pu, sur le moment, dénaturer la valeur; il n'est pas sans réconfort de les voir juger par un esprit large et de constater la foi que l'Europe a toujours eue et conserve encore, quoi qu'elle fasse, dans le rôle civilisateur reconnu à la France. C'est à l'étranger qu'on apprend à connaître son pays; pour qui ne peut courir le monde, un livre supplée au voyage; il nous montre, par ce que les autres pensent de nous, ce que nous pouvons penser d'eux-mêmes, et le fond que nous pouvons faire sur leur amitié.
L. P.