J'aurais voulu que Chambige eût un peu de la fermeté de Roques. Quant à Mme Weiss, elle a expié avec une rapidité poignante. Combien d'autres se fussent condamnées à vivre!

Elle serait sortie, jeune encore, de la prison, et les hommages ne lui eussent pas manqué. M. Weiss, le pauvre et honnête homme qui reste seul avec ses enfants, n'a-t-il pas entendu murmurer à ses oreilles ce mot, dit par un inconnu, un curieux, comme le héros du Mariage blanc de M. Lemaitre:

--Ah! si elle était libre!

Elle s'est faite libre. Nulle justice en ce bas monde n'a plus le droit de lui demander compte de ses actions. Elle ne s'est raccrochée à aucun espoir, à la perspective d'aucune commutation de peine! elle est allée tout droit à la mort, après avoir gâché et usé la vie.

Ce qui l'explique bien, cette femme, c'est qu'elle est Russe. Le néant même n'effraye pas les Russes. Ces âmes slaves ont l'appétit de la mort. Elles ne détestent pas non plus le drame. Je m'étonne que Mme Weiss ne se soit pas tuée en pleine audience comme la malheureuse Feyghine, autre Russe maintenant oubliée, qui voulait se tirer un coup de revolver en plein théâtre. La mise en scène, pour peu surtout qu'elle ait un reflet d'héroïsme, doit tenter ces détraquées. Cependant, pour Mme Weiss, la mort a été douloureuse, sans phrases, et obscure.

Elle laisse une lettre cachetée portant cette suscription: Pour mes enfants, quand ils auront quinze ans. Cette lettre, le mari peut la garder, les enfants pourront la lire sans rougir de celle qui n'est plus. Elle équivaut à la lettre de rémission que les rois octroyaient autrefois aux coupables, avec cette différence que la condamnée ici s'est rachetée elle-même et qu'elle ne s'est pas amnistiée. Paix à cette femme! Ce n'était pas un cœur vulgaire.

Mais, depuis Chambige jusqu'à elle, que d'esprits oscillants ont été tout à fait oblitérés par des états d'âmes, le besoin de bourgétiser, si je puis dire--sans que M. Bourget soit en cause--et les psychologies ténues et maladives!

On est de son temps, voilà ce que cela prouve, et je ne vais pas répéter pour la cent millième fois le mot de névrose. Non, d'autant plus qu'il fait très beau pour le moment, et que juin souriant semble devoir nous consoler de mai maussade. Le Grand-Prix pourra être couru sans pluie comme la fête des Fleurs a été célébrée sans rafales. Paris bat son plein. Bals, dîners, concerts, comédies, représentations de bienfaisance ou représentations de chic. Partout il y a une attraction, des invitations, des vers ou de la musique. Si les déménageurs qui font le service des maisons de campagne se plaignent de n'avoir pas été repris encore par les Parisiens qui retardent leur villégiature, en revanche les graveurs de programmes pour soirées doivent avoir eu de l'ouvrage.

Depuis le grand bal paré de la princesse de Léon, c'est une succession de five o'clock ou de théâtre-parties. On joue plus la comédie dans les salons que dans les théâtres. C'est une rage. Les gens du monde se font directeurs de spectacles. On est impresario ou impresaria.

M. Delamarre n'a-t-il pas fait installer, avenue Percier, un théâtre pour y donner une fête Louis XVI, comme à Trianon? Acteurs et invités, tout le monde en poudre. L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'aimable lord Lytton, ne promet-il pas la comédie à ses invités, cette semaine? Le mot de représentation select est ici tout à fait de mise. On est en Angleterre.