C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.
Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser aujourd'hui sous un même coup d'œil l'ensemble de l'Europe, et nous pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé; mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces différences n'existent plus.
Cette distribution des températures nous prouve que la cause du refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.
Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit tableau suivant:
Perpignan -1º 7
Carlsrühe -1º 7
Arles -1º 5
Semur -1º 5
Munich -1º 4
Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3
Hambourg -1º 3
Paris -1º 0
Bruxelles -1º 0
Budapest -1º 0
Marseille -0º 9
Naples -0º 8
Madrid -0º 8
Berlin -0º 8
Turin -0º 7
Greenwich -0º 7
Vienne -0º 7
Prague -0º 5
Rome -0º 3
Sans doute, la situation topographique des différents points, leur altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La France entière est actuellement sous un régime froid.
Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de refroidissement? J'ai publié dans l'Atmosphère les températures observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860, 1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838. La même absence de séries peut être constatée sur les données thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.
Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas, mais il serait téméraire de rien affirmer.
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Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?