--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M. Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145, la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à la commission ce projet mort-né.
C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué, le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré de trouver auprès de nos législateurs.
Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-Cœur. MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent, frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente, que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord. Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants, c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se les lancer réciproquement à la tête.
L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.
L'agitation ouvrière: Les grèves--Le succès qu'a eu la grève des omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient, comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État. Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.
Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal, les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si, dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement. Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse route.
Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler: attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir, c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les uns et les autres.
Angleterre: le procès Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée, accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans ses conséquences politiques.
Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.
Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a caractérisé l'Angleterre.