Le Rêve sera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en attendant, pour l'automne, la bataille de Lohengrin, qui n'est pas douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors, est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M. Van Dyck dans Lohengrin ou pas de Lohengrin. Van Dyck était une condition sine qua non et nos Parisiens auront le double plaisir d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul interprète possible du chef-d'œuvre.
--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré de l'immortalité.
M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M. de Beust!
Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M. Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de Suez! Les rêves et les ailes d'or, comme chante l'officier de Lackmé.
M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux blancs et en robe noire.
Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe, courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.
Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète? Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant, ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours de ce bohème de François Villon.
Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une splendeur verte, saine, superbe.
Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à l'oubli.
Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain une âme d'artiste, un cœur de poète.