D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre. Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste vie du Roman Comique. Il voulait même écrire, au point de vue réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux heures de dèche, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le char de Thespis.

Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud, car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le temps, aussi bien que celle des poètes.

Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux pessimistes positifs et poseurs:

Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,

Des vers désespérés, noirs de mélancolie;

Le désenchantement, le néant, la folie,

Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.

O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).

Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie

Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,