Suite.--Voir notre dernier numéro.
III
Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen du cœur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément, Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année, et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers; elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance, de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.
Un soir, lorsque sa sœur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de courir, Marthe prit son journal.
Mardi, 30 juin.
... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche, après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir Edmée, de la traiter en sœur.
«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi, que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.
«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait, mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à cœur ouvert, en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau, une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là, il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque frère et sœur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.
«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...
«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue d'un lawn-tennis dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait entraîné ma sœur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix: