L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent, le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la perfection n'est pas de ce monde!
Les deux sœurs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc, mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère, sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille, s'égayait de nœuds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle, cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout d'un coup dans un sourire éblouissant.
Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert conduisit les sœurs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse, allongea le cou.
--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?
--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux enjambées je peux être dans les bois.
--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.
--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.
--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon, d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui ne posait nullement pour le courage.
--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un appétit sérieux!
(A suivre.)