Malgré le parti pris des députés, les libres-échangistes reçoivent cependant de temps à autre satisfaction, quand il s'agit des matières premières. Ils ont eu victoire complète en ce qui concerne les graines oléagineuses. Malgré l'intervention de M. Méline, et le talent déployé par M. Graux, rapporteur de la commission, l'exemption a été votée. M. Jules Roche, ministre du commerce, dans un discours très substantiel et très motivé, a démontré que les graines françaises ne peuvent servir à aucun des usages industriels qui réclament absolument, pour la savonnerie notamment, les graines des tropiques. Taxer ces produits, ce serait donc sacrifier l'une de nos plus importantes industries, et avec elle les intérêts de notre marine marchande. En conséquence, le gouvernement a déclaré qu'il n'accepterait l'établissement d'un droit que sur les graines oléagineuses similaires à celles que l'on cultive en France. Ce système a prévalu, et, cette fois, M. Méline et la commission ont subi un échec complet. Ce résultat a fait regretter que le gouvernement n'apporte pas plus souvent dans ce débat l'appui de son intervention, car, dans bien des cas, on croit qu'elle serait décisive.
--A l'unanimité la Chambre a adopté d'urgence les conclusions du rapport de la commission ouvrant au ministre de l'intérieur un crédit extraordinaire de 1,500,000 francs, pour combattre l'invasion des sauterelles en Algérie.
--Le Sénat a consacré plusieurs séances à la discussion du projet de M. Bovier-Lapierre, prescrivant des peines correctionnelles contre les patrons qui auraient renvoyé des ouvriers par le motif qu'ils font partie d'un syndicat. M. Goblet a profité de cette discussion pour faire ses débuts à la tribune et développer cette thèse, qu'il faut protéger la liberté d'association accordée à l'ouvrier, et accepter en principe la sanction pénale formulée par le projet de loi de M. Bovier-Lapierre. Mais, manifestement, la Chambre-Haute est disposée à craindre--comme beaucoup d'excellents républicains, d'ailleurs très favorables à la classe ouvrière--que cette loi des syndicats ne finisse par devenir un instrument d'oppression, dont les travailleurs eux-mêmes auront peut-être à souffrir dans un temps donné. Cette impression s'explique d'autant mieux, qu'on voit dans toutes les grèves--et on vient d'en avoir une nouvelle preuve par la grève des tramways de Bordeaux--un certain nombre d'agitateurs profiter des décisions des syndicats pour mettre obstacle à la liberté du travail. Ces excès sont de nature à nuire à la cause des véritables ouvriers.
L'affaire de la mélinite.--La condamnation au maximum de la peine prononcée contre M. Turpin et contre ses complices Triponé, Feuvrier et Fasseler, loin de calmer l'émotion produite par la brochure: «Comment on a vendu la mélinite», n'a fait au contraire que la surexciter. En effet, par crainte des révélations qui pouvaient se produire au cours des débats, et dans l'intérêt supérieur de la défense nationale, le tribunal a cru devoir juger l'affaire à huis clos. Or, le mystère gardé par la justice, alors que le public était avide d'explications claires et catégoriques, a eu précisément l'effet opposé à celui que l'on cherchait. L'opinion a supposé qu'on lui cachait quelque chose, et quelque chose de grave, car la sévérité du tribunal paraissait en désaccord avec cette déclaration faite antérieurement par M. de Freycinet à la tribune de la Chambre que les révélations de Turpin ne pouvaient porter aucun préjudice à nos armements.
Comme il arrive toujours en pareille circonstance, l'opinion, privée d'éléments d'appréciation précis, a cherché à reconstituer, à l'aide des faits connus, ceux qu'on paraissait vouloir dissimuler, et c'est ainsi que, peu à peu, grâce à cette nervosité que nous ont léguée nos désastres de 1870 et que l'on croyait à tort guérie pour toujours, on en est venu à voir partout des espions ou des traîtres, car le grand mot de trahison a été prononcé.
On comprend que, dans ces conditions, le parlement ne pouvait laisser passer les choses avec indifférence, et M. Lasserre a porté à la tribune, sous forme d'interpellation, cette question qui passionnait la presse et le public. Son argumentation a porté principalement sur ce point que les faits révélés par Turpin étaient connus de l'administration de la guerre depuis deux ans et que cependant ils n'ont donné lieu pendant toute cette longue période à aucune poursuite. L'observation a son importance, mais d'autre part, quand on voit les inconvénients graves qu'a entraînés ce procès retentissant, on se demande si la juste punition des coupables compense le désordre et la défiance apportés dans les esprits par les révélations faites au public, et provenant, non plus d'un industriel suspect dont la parole peut être mise en doute, mais d'un tribunal se prononçant dans toute la majesté de la justice. Les hésitations de M. de Freycinet se comprennent, et, s'il n'a pas fait valoir ces considérations, elles étaient sous-entendues dans la réponse qu'il a faite à M. Lasserre. Dans tous les cas le président du conseil, comprenant que la première nécessité était de ramener la confiance, a exigé un ordre du jour, sans atténuation, sans réserves. M. Viette le lui a fourni et la Chambre l'a voté par 326 voix contre 130. Il reste de cette attristante affaire une bonne leçon qui portera ses fruits, car, si le patriotisme de ceux qui ont la direction de notre armée n'est mise en doute par personne, il faut aussi que leur vigilance égale leur patriotisme.
Les droites, les catholiques et la République.--De temps à autre les événements viennent donner une nouvelle preuve de l'évolution qui s'accomplit chez les partisans de la monarchie vers la République. Deux manifestations importantes dans ce sens viennent de se produire tout récemment.
En premier lieu, le groupe de la droite constitutionnelle, qui a pour chef M. Piou, a fait paraître un programme dont la réalisation n'implique en aucune façon le changement du régime actuel. Ce programme, essentiellement conservateur, mais nullement monarchique, a été exposé bien des fois. La seule chose intéressante à noter, c'est qu'il est repris et affirmé de nouveau, alors que l'existence même du groupe en question a été périodiquement présentée comme compromise. Il semble même que la droite constitutionnelle s'organise pour affirmer plus que jamais sa vitalité.
En même temps une autre association se constitue sous le titre d'«Union de la France chrétienne.» Cette association a également fait paraître un programme sous forme de déclaration signée par un comité composé de vingt membres qui aura la direction du groupe. On remarque, dans ce comité, les noms de MM. Chesnelong, Keller, baron de Mackau, Albert de Mun, Buffet, Lanjuinais, etc... Les signataires demandent le concours des chrétiens et de tous les honnêtes gens, quelles que soient leurs opinions politiques, «pour défendre et réclamer d'un commun accord les libertés civiles, sociales et religieuses dont on les dépouille.» Ils les convient à s'unir «pour revendiquer la liberté religieuse, la liberté d'enseignement, la liberté d'association, et pour obtenir la révision de tout ce qui dans les lois scolaires, militaires ou fiscales, en est la violation manifeste.»
Le Soleil, qui occupe une place importante dans le parti monarchique, donne sur la constitution de ces deux groupes une appréciation qui en précise le caractère et qui lui donne toute sa portée: «Les conservateurs de la droite constitutionnelle, dit le journal de M. Hervé, sous la signature de M. de Kerohant, acceptent le régime actuel, en lui demandant de rétablir l'équilibre financier, d'abroger les lois d'exil et de respecter les droits de l'Église. Le groupe de l'Union chrétienne accepte le régime actuel à la seule condition que les droits de l'Église soient respectés. Il y a là une évolution vers la République que nous déplorons, mais dont nous ne pouvons méconnaître la signification.»