Et puis ce quartier des Ecoles me ravit. Il me semble qu'on y respire un air plus léger qu'ailleurs. Je songe que c'est le coin de Paris d'où sont parties la plupart des idées qui font la grandeur de cette ville-ci et sa grâce, où l'on entretient les plus beaux rêves, où presque toutes les ambitions ont une noblesse, où tous les hommes qu'on rencontre ont vingt ans...

Je note, autour de moi, deux nouveautés: aux sièges de quelques fiacres, les petits drapeaux rouges du «taximètre» et là-bas, devant le Panthéon, sur un haut tabouret de bois clair, une tache noire: le Penseur, de Rodin. C'est tout, je crois. Mais les figures ont un peu changé. Mon hôtelière a engraissé fâcheusement et mon libraire a grisonné. Je reconnais, dans les boutiques, des fillettes dont les unes sont devenues laides et les autres jolies. Des gamins qui me souriaient, il y a deux ans, sont à présent des adolescents graves, qui me saluent de cet air de déférence inquiète dont nous nous sentons secrètement, nous autres femmes, plus flattées que d'un sourire. On a «poussé», on a vieilli... et c'est une nouvelle année qui commence.

J'ai flâné dans les rues, cette semaine, pour la regarder commencer. Ce n'est plus la folie d'il y a huit jours, cette fièvre de «nouvel An» qui allumait tous les yeux, répandait une gaieté sur les choses, accélérait l'allure des piétons et des véhicules, entassait le long des boulevards les badauds autour des baraques où s'offre le jouet de l'année dans le tapage des boniments, mettait je ne sais quel aspect d'abondance et de splendeur joyeuse aux devantures des boutiques illuminées. Ce n'est plus cela, mais c'est quelque chose de charmant encore: c'est le recommencement nonchalant de la vie dans le décor délicieux d'une fête où l'on s'est un peu fatigué et qui a passé trop vite...

Quelques baraques ont disparu; les autres tiennent bon. Aux vitrines de mon libraire, il y a encore des livres d'étrennes, qui s'obstinent... Les étalages ont gardé un peu partout leur air de gala; et il y a comme un air de joie aussi sur les visages,--de cette joie apaisée qui suit les heures très heureuses. On est content. Pourquoi? Parce qu'on attend, sans doute, un peu plus de bonheur de l'année qui vient que n'en a donné celle qui s'en va.

Je me souviens qu'un jour, étant petite fille, je demandai: «Qui a donc inventé le jour de l'An?» Les enfants posent souvent des questions très raisonnables dont rient les grandes personnes, afin d'échapper à l'ennui d'y répondre. «L'inventeur» du jour de l'An m'apparaissait déjà dans ce temps-là comme un être infiniment spirituel et bienfaisant, et je l'aimais. En grandissant, j'ai appris que ce bienfaiteur n'existait point; que l'Année, c'est le tour d'un astre autour d'un autre astre, et que les philanthropes et les donneurs d'étrennes ne sont pour rien dans la fixation de l'heure bénie où recommence, de douze en douze mois, ce jour-là. Le jour de l'An se fait tout seul... Alors, je songe à la très abominable chose que serait l'existence des hommes sans cette journée; j'imagine une vie formée d'heures seulement,--d'heures qui succéderaient à des heures, toujours, sans une halte où, de temps en temps, les malheureux pussent s'approvisionner d'espérance et «refaire» un peu, pour l'étape d'après, leurs âmes fatiguées. Et je remercie l'Etre mystérieux (je l'appelle Providence au risque de me brouiller avec les nihilistes de ma famille) qui découpa, dans l'infini du temps, les années.

L'année, c'est une petite vie dans la grande; une petite vie complète, indépendante de celles qui l'ont précédée et de celles qui la suivront; aussi vite finie que commencée, et cependant assez vaste pour que s'y puissent loger toutes les douleurs et toutes les joies, toutes les occasions et toutes les raisons qu'on a de rire et de pleurer. Mais nous sommes ainsi faits qu'au seuil de l'année qui s'ouvre à nous nous ne voulons apercevoir que la possibilité d'un sort meilleur. C'est pour cela que lejour de l'An nous met à tous l'âme en joie. Je regardais aux vitrines des papetiers, ces jours-ci, les calendriers nouveaux, les images allégoriques de l'Année qui vient; cela n'a pas changé non i plus. L'Année qui finit, c'est une vieille femme, en loques, que le Temps met en fuite; elle est le passé, dont on se moque et qui ne compte plus. L'Année qui commence, c'est une femme aussi; mais celle-là est jeune, elle est délicieusement parée, elle sourit aux hommes, elle vient à eux avec des gestes de bienfaitrice: elle est l'Espérance.

Cette image-là n'est pas accrochée qu'aux vitrines des papetiers: elle est en nous, et le dessinateur n'a fait ici que traduire le plus universel et le plus vieux de nos rêves,--un rêve que refont d'instinct, tous les douze mois, les moins heureux, ceux pour qui le jour de l'An n'est guère différent des trois cent soixante-quatre autres jours de l'année qu'ils viennent de vivre. Car la vie ne s'arrête pas, et même ce jour-là--surtout ce jour-là!--nous entendons qu'il y ait des cochers sur les sièges des fiacres et des tramways, des sergents de ville aux coins des rues, des hommes d'équipe aux quais des gares, des factionnaires aux portes des ministères, des watmen dans les cages du Métro, des hommes transis et barbouillés de noir sur les plates-formes des locomotives... Ceux-là n'ont pas reçu d'étrennes et ne fêteront point l'année qui commence; autour d'eux, tout le monde s'amuse; eux, docilement, parmi la cohue, travaillent pour nous. Et cependant je suis sûre que, même à ces solitaires, cette première journée de l'année fut moins lourde à passer que les autres; qu'il n'y en a pas un que cette vision de l'«An neuf» n'ait réjoui. Sans doute, je n'oserais pas imprimer dans un livre destiné à l'enseignement des petites filles que la joie de vivre date de l'invention des calendriers. J'aurais peur que cette affirmation ne parût hasardeuse aux philosophes.

Et pourtant, quand on y réfléchit...

Sonia,