Nous faisions connaître, la semaine dernière, quelques-unes des distractions favorites du sultan du Maroc, aux heures de loisir que lui laisse l'exercice, souvent fort épineux, du pouvoir souverain. Le très étrange portrait d'Abd-el-Aziz que nous avons la bonne fortune de publier aujourd'hui révèle une fantaisie du jeune empereur qui pourrait être classée au même chapitre des amusements et divertissements si, pourtant, par un certain côté, elle ne laissait supposer, au moins chez d'autres que chez lui, des intentions assez machiavéliques.
Exploitant, non sans habileté, ce penchant qu'on lui connaît pour nos moeurs, nos coutumes, pour toutes les choses d'Europe, on lui avait commandé, chez le bon faiseur de Londres, un uniforme qui, aux bottes près,--de vraies bottes de général d'opérette, qui semblent empruntées au magasin de costumes des Variétés;--au fez encore, intangible, irremplaçable, se rapprochait assez des uniformes du haut commandement de l'armée anglo-égyptienne. Ce n'était qu'un essai, qu'une tentative; mais, dans cette tenue, un lourd sabre de cavalerie à la main, Abd el Aziz, constellé de tous ses ordres, posa devant l'objectif. On voit le résultat de cette séance, à jamais mémorable, chez le photographe.
C'était au temps de la grande faveur de Mac-Lean et il n'est que trop aisé de deviner d'où était venue la suggestion. La photographie n'a plus guère qu'un intérêt rétrospectif, puisque toute espèce de rivalité entre l'Angleterre et nous, au sujet de la suprématie au Maroc, semble désormais bien éteinte. On peut se demander, toutefois, ce qu'eussent pensé et fait les sujets du sultan, si prompts à s'alarmer de tout oubli des vieux usages, de toute violation, même légère, des traditions séculaires, le jour où leur seigneur et maître eût osé se montrer à eux sous ce harnois de guerre, et non plus sous les draperies de laine et de soie blanche, quasi sacerdotales, qu'ils ont accoutumé de lui voir porter.
M. BIDEGAIN
Le nom de M. Jean Bidegain appartient désormais à l'histoire; il n'en est pas qui en l'espace de quelques semaines ait été plus de fois imprimé dans les journaux, répété par plus de bouches; il restera étroitement attaché à l'affaire de la délation, si fertile en incidents sensationnels.
Comment ce modeste bureaucrate, secrétaire adjoint du Grand-Orient, sous-ordre de M. Vadécard, a-t-il conquis d'emblée la grande notoriété? Tout le monde le sait: en livrant les fameuses fiches maçonniques dont il avait la garde, il fut le principal artisan de leur divulgation dans la presse et à la tribune du Parlement.
Abstraction faite d'autres considérations, le cas de M. Bidegain offre cette originale particularité: dès l'instant où il est devenu un «homme du jour», ce personnage, soudainement révélé, s'est totalement éclipsé; il semble n'être sorti de l'obscurité des bureaux de la rue Cadet que pour plonger dans les épaisses ténèbres de l'inconnu, ou tout au moins de l'incognito; il a filé «à l'anglaise», mettant sur les dents les plus fins limiers du reportage, laissant les esprits anxieux se perdre en conjectures, comme on dit. Gratifié d'un ton d'ubiquité prodigieux, on a signalé simultanément sa présence à Liège et au Caire; on a répandu, puis démenti la nouvelle de sa mort: on l'a même interviewé... approximativement. Où est Bidegain? Cherchez Bidegain? Problèmes d'actualité, rappelant la légendaire question du Bulgare.
Si nous ne pouvons en fournir la solution, du moins sommes-nous en mesure de publier un portrait authentique de M. Bidegain, et nous répondons ainsi au voeu du public, naturellement curieux de connaître la physionomie des gens qui font beaucoup parler d'eux.