--Non pas; c'est pour récompenser sa générosité, car il a fait don de ces médailles à l'Etat. Son intention était de les lui léguer. Mais il a eu peur de ne pas mourir assez vite, et c'est de ce scrupule que le gouvernement le remercie en lui donnant le ruban rouge. Je trouve cela très comique. On semble vouloir dédommager ce collectionneur vénérable du sacrifice qu'il s'imposa en renonçant de son vivant à la jouissance du joli trésor qu'il avait formé. Mais pensez-vous que ce soit là un sacrifice et ne vous semble-t-il pas, au contraire, que la privation à laquelle consentit ce spirituel vieillard est d'avance compensée par le spectacle de la joie qu'il nous procure et par un certain orgueil de faire de l'Etat--lui vivant--son obligé? Un mort ne jouit pas du plaisir de faire plaisir, et c'est probablement ce que s'est dit M. Pauvert, de la Chapelle. Il a pensé au sourire de gratitude dont un ministre honorerait son exécuteur testamentaire, le jour où lui seraient notifiées par celui-ci ses volontés dernières: et il a été jaloux, il a voulu pour lui ce sourire-là, tout de suite... Il l'a eu. Et on lui donne la croix par-dessus le marché. C'est un malin.
Le député Delbon répondit:
--Bonnafousse, vous êtes sévère et je ne partage pas votre avis. Je trouve même que la croix de M. Pauvert de la Chapelle fut mieux que la reconnaissance d'une action généreuse: elle est la récompense d'un geste de courage. En voulez-vous la preuve? Observez autour de vous les gens âgés que le hasard a faits riches. Il n'y en a pas beaucoup qui osent faire un testament,--s'attarder à l'idée de leur propre fin, parler de choses qui se passeront après eux et dont leur mort est la condition nécessaire... Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui osent cela; et il y en a moins encore qui, devançant l'heure où ils auront disparu du monde, aient le courage de se donner à eux-mêmes, en se séparant des choses qui composaient le décor familier, la parure, ou la raison d'être de leur vie, la vision de cette fin-là. Un vieillard qui n'a vécu que pour collectionner des médailles, et qui les donne, a certainement la sensation,--en se regardant le lendemain matin dans sa glace--de faire la barbe à quelqu'un qui n'est plus vivant tout à fait. Et la preuve qu'il faut un peu de courage pour faire cela, Bonnafousse, et froidement se traiter soi-même en personne défunte, c'est que, de tous les millionnaires que nous connaissons, vous et moi, il n'y en a pas un qui s'y soit encore décidé...
Des lumières, des fleurs, une cohue de fourrures et de chapeaux fleuris... c'est le premier Salon de 1905, inauguré ces jours-ci: 1'«Exposition des Femmes artistes», où Natenska m'a traînée, malgré le mauvais temps. Rien que des visages de femmes, dans le plus affolant des vacarmes; elles parlent toutes à la fois, et cela fait comme un brouhaha d'usine en marche. Impossible d'arriver jusqu'aux tableaux; j'ai la migraine; Natenska me dit: «Je parie que tu voudrais bien t'en aller?--Je t'en supplie...--A ton aise; et je vais te faire prendre un bain de repos... Il y a de tout, à Paris».
Elle a hélé un fiacre, en riant: «Saint-Etienne du Mont!»
... Dans un coin de la place Sainte-Geneviève, la petite église érige, sous le brouillard, sa façade de pierres noircies. Il tombe une pluie fine et c'est, autour du monument, une agitation silencieuse d'hommes et de femmes--de femmes surtout--qui vont et viennent, de fiacres, d'automobiles dont les grosses roues filent sans bruit sur le sable mouillé. La neuvaine de sainte Geneviève est la première fête de l'année, et, depuis une semaine, les Parisiens et les Parisiennes dont les âmes sont demeurées fidèles au goût de la prière ont repris le chemin de Saint-Etienne du Mont, viennent écouter là des sermons, murmurer des cantiques et brûler de petits cierges autour de la sépulture dorée de la «patronne de Paris». Cela se fait d'une façon très discrète, et l'on dirait une fête de famille à laquelle le reste du quartier demeure tout à fait indifférent. L'église est pleine de gens qui prient, qui méditent ou qui, simplement, «regardent». Je frôle au passage des chapeaux de «bourgeois» et des casquettes, des fourrures et des châles usés. Devant plusieurs chapelles, des femmes sont agenouillées; des ouvriers flânent autour des piliers, considèrent d'un oeil curieux les longues bannières bleues suspendues de chaque côté du choeur et, plus loin, un petit étendard blanc, semé de fleurs d'or passé,--l'étendard de la sainte. L'orgue joue en sourdine en attendant que le sermon commence, et les «pèlerins» continuent de se suivre, d'affluer sans bruit vers le coin d'église où flamboie l'or de la sépulture entr'ouverte. Sous la profusion des petits cierges qu'un bedeau à long tablier bleu redresse, ou rallume, ou remplace sans cesse d'un geste affairé, le sarcophage apparaît comme hérissé de baguettes de feu; et, devant l'ouverture pratiquée à l'une de ses extrémités, un prêtre se tient debout, reçoit les menus objets que cent mains lui tendent--une médaille, une petite image, un lambeau d'étoffe pliée--fait au-dessus de chaque objet le signe de la croix, puis, par l'orifice béant, lui fait toucher la place où repose la sainte dépouille. Parfois la femme qui vient de recevoir des mains du prêtre le petit objet sanctifié s'agenouille: il soulève au-dessus d'elle le pan droit de son étole et la bénit.
J'ai regagné la rue. Devant l'église s'alignent trente baraques en bois: la «foire aux chapelets». Et c'est comme un chapelet aussi que forme, allongé sur la chaussée boueuse, le cordon des menues boutiques, toutes pareilles, serrées les unes contre les autres, sous l'averse froide. Des voix douces m'interpellent: «Une image de sainte Geneviève, madame?... Un joli chapelet?... Des cartes postales?...» Une petite vieille, trop pauvre pour être locataire d'une baraque, a rassemblé sur un pliant quelques objets de piété qu'elle protège de son parapluie: «Un chapelet, madame?» La place est vide; autour des boutiques, il n'y a pas dix passants. Suis-je à Paris ou à Bruges? Je ne sais plus. Singulière ville...
Sonia.