Sans s'attarder dans ce coin sud de la colonie, M. Doumer gagne par mer le Tonkin, où il trouve une température moins supportable encore que celle de la Cochinchine, mais en revanche des villes comme Hanoï, le riche delta du fleuve Rouge, une population plus forte, plus laborieuse, des artistes, des fondeurs de cuivre, des orfèvres, des nielleurs, d'habiles brodeurs de soie. La Cochinchine nous appartient: le Tonkin, dépendant de l'Annam, est un protectorat, en ce sens que les mandarins nous servent d'intermédiaires pour administrer la population indigène: les intérêts de chaque commune sont gérés par un conseil de notables qui répartissent l'impôt, lequel est perçu en bloc par les mandarins et livré au résident français. A Hué, M. Doumer est allé visiter le roi d'Annam et s'est aperçu des exactions commises par l'administration locale du pays. Après le roi Thanh-Thaï, ce fut au tour de Norodom de recevoir le nouveau gouverneur général qui le trouva dans sa résidence de Pnom-Penh, la capitale du Cambodge.
M. Doumer établit, dans cette région surtout indienne de la colonie, un conseil de six ministres indigènes, sous la présidence du représentant de la France. Les décisions de cet aréopage sont soumises à la signature du roi et contre-signées pour être exécutoires par le résident supérieur (juillet 1897).
Mais quelle résistance de Norodom quand, deux ans après, on supprima les jeux publics si fructueux pour sa cassette personnelle! Avec la nouvelle organisation du Cambodge, le trésor public augmenta, sans créer de nouvelles charges, et la richesse de cette contrée prit des développements que note M. Doumer. Les dernières excursions du gouverneur général eurent pour théâtre le Laos, une des cinq fractions de notre empire indo-chinois.
Nous avons, dans ces voyages multipliés, la première preuve de l'activité de M. Doumer. Maintenant quelles modifications apporta-t-il dans le gouvernement de la grande colonie, quelles améliorations dans ses produits et dans son budget? Il demanda pour lui-même tous les pouvoirs qu'un ministre peut avoir en France, dans son département. Jusqu'à sa venue, dit-il, le gouvernement général étant trop faible, les efforts manquaient de coordination et d'unité. Pour arrêter les budgets annuels, il créa un Conseil supérieur de l'Indo-Chine et, en même temps, pour l'épanouissement de la fortune publique, des chambres de commerce et des chambres d'agriculture, un service des douanes et des régies financières. A son arrivée, la Cochinchine était obérée, le Tonkin et l'Annam en déficit. Grâce à une surveillance attentive et à des impôts sur le sel, sur l'alcool, sur l'opium, les recettes furent bientôt supérieures aux dépenses. Un budget général (31 juillet 1898) fut établi, avec le souci toutefois d'employer sur place les contributions directes et de faire entrer les indirectes dans le budget commun de l'empire. Grâce aux excédents et à un emprunt amortissable, on put entreprendre de grands travaux, tracer un réseau ferré de 2,400 kilomètres, des canaux d'irrigation et de dessèchement, des voies navigables, des ports.
Ne demandant plus rien à la métropole, l'Indo-Chine lui est-elle profitable? En 1896, la France importait dans la colonie pour 50,547,037 francs; en 1901, le chiffre des importations fut de 100,067,696 francs. L'Indo-Chine, en 1896, exportait en France pour 10,143,905 francs; en 1901 ses exportations ont monté à 39,549,995 francs.
Avant de quitter son poste, M. Doumer, inquiet, avait signalé le prochain péril japonais. Je ne me permets, dans ces articles purement littéraires, d'émettre aucune opinion en dehors des lettres pures. Quand un livre intéressant se présente, je le signale au public et me contente d'en donner la substance et d'en juger la composition. C'est ce que j'ai fait pour les souvenirs de M. Doumer.
Péking pendant l'occupation étrangère.
M. le lieutenant-colonel Guillot était commandant du génie, lors de l'occupation de Péking par l'armée internationale. Dans un savant travail, il nous donne le plan détaillé de la ville. En pleine liberté, avec la curiosité d'un amateur et d'un militaire des armes savantes, il s'est promené dans les deux parties de la grande cité: dans la ville tartare où se dressent le Palais impérial, le palais des Ancêtres, celui de la Statue, avec la cathédrale française et le couvent des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, et dans la ville chinoise qui possède le temple du Ciel et le temple de l'Agriculture.
Péking n'a guère qu'une population de 600,000 à 700,000 habitants, bien que son étendue égale presque celle de Paris. C'est qu'il y a là des parcs, des palais avec des entours spacieux, beaucoup d'arbres. La sécurité la plus absolue reprit bientôt possession de la ville, après l'entrée des troupes alliées; les boutiques s'ouvrirent de tous côtés; on circulait doucement dans ces rues naguère agitées par les Boxers. Instructif et pittoresque, même pour les profanes, le volume de M. Guillot se distingue peut-être par un optimisme trop marqué à l'endroit de la Chine et de ses desseins pacifiques. E. Ledrain.
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