Quelqu'un dit: «Et vous, vous êtes content?» Je regarde l'homme à qui cette question est posée. Les coudes sur la table, il répand de ses doigts maigres un peu de tabac dans une feuille de papier qu'il roule d'un geste preste et l'allume vivement à la flamme d'une bougie; un épais binocle, dont le cordon s'accroche au-dessus de l'oreille droite, voile l'éclat des yeux durs, au-dessus d'une face osseuse et tourmentée. Je le reconnais. C'est l'homme du jour: M. Brunetière, de l'Académie française, qui ouvre cette semaine, en un local privé, une série de dix «leçons» où, depuis un mois, tout Paris s'est donné rendez-vous. Evincé des grandes chaires publiques où l'indépendance un peu brutale de sa parole froissait, je crois, certaines «orthodoxies», M. Brunetière est devenu ce que les Parisiens aiment par-dessus tout: un conférencier d'opposition.

M. Brunetière continue de rouler de minces cigarettes, qu'il fume, l'une après l'autre, fiévreusement, et expose en phrases lentes, longues, martelées, le sujet de ses prochaines leçons. Il parlera des Encyclopédistes, de la jeunesse de Voltaire et des idées de Montesquieu; il enseignera de quelle façon on était «libre penseur» en ce temps-là, et cela lui fournira l'occasion, je suppose, de dire son sentiment sur la façon dont on l'est aujourd'hui. Je me rappelle avoir vu un jour, je ne sais où, un billet écrit par M. Brunetière, et j'en fus très frappée. Cela formait des lignes régulières, composées de caractères appuyés, verticaux, parfaitement lisibles sur l'alignement desquels s'épanouissait, de distance en distance, une lettre «bouclée» avec soin; et cela donnait à l'oeil l'impression de quelque chose d'archaïque et de clair à la fois, de dur et de fleuri. La parole de M. Brunetière ressemble à cette écriture-là. Elle ne caresse point l'oreille, comme tant d'éloquences françaises; elle n'est ni amusante, ni jolie; mais elle «empoigne», et j'ai, en écoutant parler ce diable d'homme, la sensation (pas désagréable du tout) d'être tenue par cinq doigts de fer qui ne me lâcheront que quand cela leur plaira. Je ne sais pas ce que valent, en politique ou en littérature, les opinions de cet académicien, et cela m'est bien égal; il me suffit de goûter la manière et le ton dont il les défend. M. Brunetière me plaît pour les raisons qui le rendent antipathique à tant de gens.

Je le regarde qui explique à des femmes aimables, parmi les fleurs et les lumières d'une salle de restaurant, ce que c'est que les romans de Voltaire. Il explique cela avec âpreté, sans grâce, uniquement impatient de persuader. C'est de cette même façon bourrue, presque rageuse, que je l'entendis un jour parler de Marivaux..., M. Brunetière est un passionné triste et qui est arrivé à la gloire en jouant la difficulté: dans la plus aimable des sociétés d'Europe, il n'a pas consenti à être un professeur aimable; au milieu de philosophes et de critiques qui montrent un constant souci de plaire et de parer leur science d'un peu de grâce, cet homme n'a jamais souri. Et le voilà illustre quand même. C'est très beau. Je sens que j'aurais de lui une peur affreuse, si j'étais sa femme; mais, vu ainsi et regardé à distance dans la fumée que font ses cigarettes, il ne me déplaît pas.

«Théâtre national de l'Opéra, 28 janvier 1900, GRANDE REDOUTE, parée, masquée et travestie.»

L'affiche m'avait tentée. C'était une des traditions de l'hiver parisien, ces bals de l'Opéra d'autrefois. On y revient,--pour une nuit, et nous nous étions promis, Natenska et moi, d'aller voir cela, sans en rien dire à personne. La grippe qui court Paris m'a traîtreusement jointe rue Soufflot ... Je n'irai pas à l'Opéra.

Delbon, qui m'est venu voir, s'amuse de ma déconvenue.

--Voulez-vous, me dit-il, savoir ce qui se passera tout à l'heure, à l'Opéra?

--Dites...

--Voici. Quatre ou cinq mille personnes, vers minuit, se bousculeront froidement dans un édifice plein de lumières, mais si vaste qu'il semblera partout insuffisamment éclairé. Les femmes seront enveloppées de vastes dominos qui cacheront l'élégance des tailles et l'agrément des sourires; et parmi ces mystérieux paquets de satin clair, les hommes déambuleront, mélancoliques, le chapeau sur la tête et la canne à la main, comme dans la rue. Le silence de cette foule ne sera coupé que par le bruit de deux orchestres, autour desquels on regardera curieusement tourner quelques couples de filles et de figurants costumés. Du haut en bas des loges, il y aura des femmes assises qui, elles aussi, considéreront sans joie ce spectacle. Pour s'exciter un peu, celles dont les loges sont le plus rapprochées du parquet,--c'est-à-dire de la plate-forme construite en prolongement de la scène, sur toute l'étendue de l'orchestre--auront à la main des lignes de pêcheur, au fil desquelles pendront de menus objets (des poupées, des fleurs) qu'elles promèneront au-dessus des têtes et que les plus agiles flâneurs de l'orchestre devront attraper en passant. Un buffet luxueux s'ouvrira près du foyer. On s'y écrasera pendant une heure ou deux. Autour des petites tables, des gens graves seront penchés sur leurs verres, suçant au bout de longues pailles des choses glacées. Il y aura çà et là une ébauche de farandole, un essai «d'intrigue»; et l'on s'y précipitera--pour voir--comme autour d'un accident... Tout cela sera triste, madame, et bien des Parisiens voudraient être tout là l'heure à votre place, souffrir d'un rhume qui les dispensât d'aller s'amuser là. Mais on n'est pas libre à Paris de fuir certains amusements, à moins que le médecin ne vous l'ordonne. Il y a des corvées traditionnelles auxquelles on se doit; il y a des spectacles où il est nécessaire «d'être allé...»

--Alors, dis-je, vous irez à la redoute de l'Opéra?