Le caïd Rha, chargé par le
sultan de veiller sur
l'ambassadefrançaise.

A Larache, à la côte, où le débarquement de la mission, nous l'avons déjà dit, s'était effectué à bord d'une des barcasses du sultan, il envoyait pour chercher le bachadour--vous reconnaissez ici la déformation du mot ambassadeur--une escorte qu'on fit aussi imposante que possible, commandée par un personnage important du Maghzen, le caïd Rha, un homme d'une admirable prestance, d'une imposante noblesse d'attitudes sous son burnous flottant. Et le rouge pavillon impérial allait protéger tout le long du chemin les hôtes du sultan, flottant en avant de cette petite troupe de cavaliers et de fantassins aux costumes voyants. Tout un petit monde de muletiers, de chameliers, de serviteurs, suivait la caravane, s'occupant des bagages, plantant, repliant, emportant les soixante tentes indispensables pour le logement des voyageurs, véritable village de toile qui s'érigeait chaque soir en un site nouveau, sous l'ondée, ou, plus rarement, sous le ciel étoilé, et s'occupant, avec le plus grand soin, surtout, des cadeaux que la République française, suivant l'usage immémorial, a chargé son ambassadeur de remettre au souverain ami et aux personnages importants de sa cour: on ne saurait se concilier trop de bonnes grâces.

Ces cadeaux constituent un bagage inévitable, sans doute, mais terriblement encombrant. Ils sont enfermés dans une caisse énorme, un véritable monument, qu'on a suspendue à deux robustes poutres. Deux dromadaires sont affectés à son transport, un à chaque extrémité de ce brancard improvisé.

Le pont sur l'oued Mekkez.

L'un des principaux, des plus redoutables obstacles qui aient entravé la marche de la mission et de son long convoi a été le fleuve Sebou. Les pluies l'avaient grossi, changé en un torrent fangeux. Un moment on put craindre que M. Saint-René-Taillandier, sa suite, son escorte, ne fussent retenus, pendant plusieurs jours peut-être, sur ses berges argileuses. Là encore, les bons soins du Maghzen, les précautions prises à l'avance pour assurer le voyage de la mission s'accusèrent heureusement: des bacs attendaient l'arrivée des envoyés français et, sans trop de vicissitudes, les transportèrent d'une rive à l'autre.

Un peu plus loin, en approchant de Fez, la mission devait traverser une autre rivière, l'oued Mekkez. Celle-là est célèbre par son pont, un des trois ponts qu'on connaisse au Maroc et qui fut construit, paraît-il, par un chrétien converti à l'islamisme. Le problème de la traversée à gué ou en bateau encore ne se posait donc pas. Pourtant, comme la pluie tombait, il y avait presque autant d'eau entre les parapets du pont que sous ses arches. La caravane y pataugea effroyablement, toujours précédée de l'étendard écarlate du sultan.

Mais, ces menus ennuis d'une pareille expédition, on a fait tout ce qu'on pouvait pour les atténuer. Aux étapes, les caïds se sont efforcés, par la cordialité de leur accueil, de les faire oublier aux voyageurs fourbus et trempés. On s'est remis de tant d'émotions, dans des banquets copieux, des diffas abondantes, où les convives mangeaient, accroupis sur des tapis bariolés, dans des plats de bois, le mouton rôti sur un lit de couscoussou. L'une de nos photographies représente un de ces banquets, la diffa offerte au ministre de France par le caïd d'El-Abassi. On y remarquera la présence de Mme Saint-René-Taillandier, femme du ministre de France, qui, pour accompagner la mission, a adopté un costume arabe.

Enfin, on arriva au terme du voyage. La nouveauté, l'imprévu du spectacle qu'allait offrir aux Français l'entrée dans Fez devaient les consoler et les dédommager amplement des fatigues et des incommodités subies. Rarement la plupart d'entre eux eurent une vision pareille.

Aux portes de la capitale, enclose de vénérables remparts crénelés, cuits, dorés au soleil par une radieuse matinée, le ministre de la guerre du sultan, Si Guebbas, et l'introducteur des ambassadeurs (caïd mechouar) attendaient l'ambassadeur et sa suite pour leur souhaiter, au nom de leur souverain, une affectueuse bienvenue. Des troupes, jusqu'à plus d'une heure de chemin, faisaient la haie sur le passage de nos envoyés, maintenant, aux approches de la ville, une foule pressée. Des étendards de soie frissonnaient sur un ciel d'un bleu resplendissant.