Vers l'hôte auguste qui leur arrive, représentant de la grande nation, les hauts fonctionnaires du Maghzen, Ben-Sliman, Sidi El-Guebbas, s'avancent. Ils ont laissé pour quelques heures leurs délicieux palais, les bosquets d'orangers où courent les eaux vives; très graves et pâlis, ils accueillent avec de beaux saints nobles le bachadour; ils lui souhaitent contentement et bonheur dans cette ville dont ils sont si fiers. Et, les présentations faites, les souhaits accomplis, le cortège maintenant grossi se rapproche des murailles crénelées enfermant les jardins du sultan, de la porte monumentale. La foule est devenue énorme; tous les quartiers de Fez, les plus pauvres, les plus lointains, depuis les Andalous jusqu'au Mellah des juifs, ont déversé là leur population grouillante. Un peu à l'écart de la cohue, en quelques points des remparts, sur les premières pentes, des multitudes de paquets tout blancs, mais des paquets remuant et parlant: ce sont les femmes qui veulent, elles aussi, leur part du spectacle, soigneusement enroulées dans le grand manteau qui les grossit, plus soigneusement encore voilées.
Ce n'est pas la première fois, certes, qu'un bachadour entre dans Fez; la ville, les habitants ont connu des réceptions semblables. Mais l'entrée qu'y vient de faire l'ambassadeur français comporte un sens, une gravité uniques, et ce n'est pas sans raison qu'on a entouré sa mission d'un éclat tout particulier. Les féeries moyenâgeuses cachent bien des misères et bien des crimes. Alors qu'autour de lui tout change, tout se transforme, le mystérieux Mahgreb poursuit, depuis des siècles, son rêve immuable, dédaigneux des modifications nécessaires. Peu à peu, toute autorité s'écroule; le pays s'abîme dans une inquiétante anarchie dont nous risquons, à toute heure, nous les voisins africains, de subir les violents contre-coups. Le commerce, l'industrie moderne, dans leur recherche fiévreuse de débouchés nouveaux, convoitent de plus en plus cette proie qui leur a jusqu'ici échappé. Il faut, d'une nécessité fatale, que le Maroc se transforme; il faut que quelqu'un l'y aide et ce quelqu'un ne peut-être que nous. L'heure est venue d'accomplir cette grande oeuvre, et M. Saint-René-Taillandier, l'intelligent ministre qui, depuis des années, travaille, prépare et combine, va, dans la capitale même de l'empire, en commencer la réalisation. Et voilà pourquoi tant d'intérêt s'attache à ses premiers pas dans Fez. Voilà pourquoi nous l'avons suivi, dans les étapes de sa longue route, campant dans les douars, passant à gué les fleuves, sa gracieuse et charmante compagne chevauchant à son côté. Cependant le cortège a passé sous les portes massives. De grands carrés de lumière, des terrains vastes autour du palais, et tout d'un coup la plongée dans d'obscures ruelles empuanties; les zigzags, les détours par des couloirs enténébrés; on longe de hautes murailles, on franchit un porche et brusquement c'est la joie d'un merveilleux jardin, où chantent les ruisselets, où fleurissent à profusion les orangers, les citronniers, les pêchers et les jasmins. Après la piste poussiéreuse, les murs grisâtres, la puanteur des rues, voici les doux ombrages et la fraîcheur. Fez; produit toujours sur le voyageur arrivant la même impression de surprise, de bonheur, que le vieux poète arabe traduisit par ce lyrisme ému: «O Fez, paradis terrestre, qui surpasses en beauté tout ce qu'il y a de plus beau et dont la vue seule charme et enchante! Demeures sur demeures au pied desquelles coule une eau plus douce que la plus douce liqueur! Parterres semblables au velours que les allées, les plates-bandes et les ruisseaux bordent d'une broderie d'or! Parler de toi me console! Penser à toi fait mon bonheur!»
RAYMOND RECOULY.
L'ambassade franchit la porte qui donne accès dans le Dar-Maghzen.
Photographies de M. Du Taillis.
Mme Saint-René-Taillandier. M. Saint-René-Taillandier.
[(Agrandissement)]
ENTRÉE SOLENNELLE DE L'AMBASSADE FRANÇAISE A FEZ
D'après les photographies de MM. Du Taillis et Veyre.
Les "zimlianka" construites par les Russes pour s'y terrer pendant l'hiver.
--Phot. R. Recouly.