Je le demandais l'autre jour à M. Rodolphe Julian lui-même, le fondateur de cette école libre qui, autant, plus peut-être, que l'officielle École des beaux-arts, a contribué à faire de Paris un centre unique pour l'enseignement artistique, a dérivé, capté les courants qui portaient jadis les jeunes artistes désireux d'apprendre leur métier vers l'Italie, vers l'Allemagne, à Munich, à Dusseldorf.
Quels souvenirs charmants à feuilleter que ceux de M. Julian! Que de gracieuses, d'exquises silhouettes il évoque, rien qu'à prononcer les noms de quelques-unes de ses élèves: de la plus tapageusement célèbre de toutes, Mlle Bashkirtsef, à la princesse Terka Iablonovska, aujourd'hui Mme Maurice Bernhardt; de Mme Jules Ferry à Mlle Canrobert, qu'accompagnait souvent le maréchal lui-même; de Mlle Carpeaux, la fille du génial sculpteur, à Mlle Cécile Baudry, héritière aussi du nom d'un grand artiste; et Mme la princesse Murat, et Mme Henri Rochefort, condisciples à l'atelier de MM. Bouguereau et Gabriel Ferrier, rue de Berri; la comtesse Demidoff et miss Maud Gonne: Mlles Basponi, nièces de la princesse Mathilde, et Mlle Pauline de Bassano, mêlées à des femmes peintres célèbres d'aujourd'hui ou de demain, à Mme Jacques Marie, à Mme Baudry-Saurel, femme aujourd'hui de M. Julian et professeur à l'école, à Mlle Louise Breslau, à cette exquise Mlle Dufau.
--Mais Mlle Marthe Brandès, insisté-je.
--Elle resta, dit M. Julian, peu de temps notre élève. Elle eut pour maître Cot, l'auteur de la populaire Mireille, et je crois, Tony Robert Fleury. Elle était douée, en vérité. Peut-être courait-elle trop de lièvres à la fois, travaillant de front le chant, la peinture, la comédie. Elle eut son prix au Conservatoire. Elle nous quitta. Mais elle était délicieuse. Au milieu même de cette phalange de jeunes et jolies Américaines qui emplissait l'atelier, elle rayonnait. Elle était la beauté, le charme, le printemps!
Et, ainsi, l'on pourrait dire, paraphrasant l'épitaphe antique; «Elle dessina et plut». G. B.
L'AMBASSADE FRANÇAISE AU MAROC
L'ENTRÉE SOLENNELLE A FEZ
A quelques kilomètres de Fez, dans une nzala (lieu d'arrêt), parmi les aloès, les cactus et les carcasses de chameaux, l'ambassade a fait halte, remettant au lendemain son entrée solennelle. Cette entrée est chose trop importante, trop rituelle, pour qu'on l'escamote à la lin de l'étape et du jour.
Le lendemain, de bonne heure, tout est prêt: dans un ordre rigoureux, soumis à la règle d'un protocole immuable, la troupe de cavaliers se met en marche vers les murs. Par la route aux multiples pistes où vont et viennent depuis des siècles les longues caravanes de chameaux, de mulets et d'ânons, elle avance avec lenteur et lentement montent à ses yeux les minarets aux faïences polychromes, les remparts poussiéreux de la nouvelle Fez, se détachant sur un fond lointain et blanc, les cimes neigeuses de l'Atlas. Il y a deux ans, presque à la même époque, j'ai passé par ce même chemin; mes yeux qui depuis ont vu tant de choses, les splendeurs de l'Inde et l'horreur des tueries mandchoues, se sont posés sur ce même paysage, et j'évoque sans peine la beauté de cette entrée triomphale, une scène du moyen âge, se déroulant sous l'éclat du ciel africain, dans une contrée, chez un peuple que les siècles n'ont pas touché, demeurés tels aujourd'hui qu'ils étaient il y a cinq cents ans.
A l'appel du sultan, le souverain descendant du Prophète, ils sont venus de la montagne et de la plaine, les beaux cavaliers, aux armes étincelantes, aux selles finement brodées. Comme le prince féodal appelait ses chevaliers et ses barons, le sultan convoque pour les combats ou pour les fêtes ses contingents restés fidèles. Et les hommes des tribus sont là, autour de leurs caïds, massés près des portes de la ville. Les flanelles transparentes des blancs burnous flottants laissent voir les couleurs riches des robes: les soies des selles sont de toutes les nuances, vieilles soies aux teintes fondues, adoucies; et tout cela, vêtements des hommes et parures des chevaux, tout cela s'unit harmonieusement, compose une symphonie visuelle, une exquise fête des yeux.