--Et votre dispensaire?

La personne à qui l'on s'adresse est une jolie femme d'aspect grave, qui écoutait nos bavardages sans rien dire. C'est la femme du docteur Y..., mon médecin, fondateur, aux environs de Paris, d'un dispensaire dont l'inauguration a été récemment signalée avec force éloges dans les journaux. Mme V... sourit modestement, soupire, se plaint du surcroît de peine et des sacrifices d'argent que cette oeuvre impose à son mari; courses quotidiennes en banlieue... grosses responsabilités assumées... «Il n'avait pas besoin de cela.» Etourdiment, une dame dit: «Quel intérêt avait-il alors à l'entreprendre?»

Mme V... réplique, d'un ton un peu pincé:

--Aucun autre intérêt, madame, que celui d'être utile aux malheureux. C'est une création dont la nécessité s'imposait. Le gouvernement ne voulait rien faire; il fallait bien que quelqu'un se dévouât. Mon mari s'est dévoué... Je sais bien que cela étonne, et qu'on est difficilement cru, quand on dit d'un homme qu'il a fait une chose généreuse, sans arrière-pensée d'en tirer profit...

Elle a dit cela d'une voix presque émue. Une porte s'est ouverte. Les hommes ont fini de fumer et se répandent dans le salon avec des airs guillerets et des figures un peu rouges. Le docteur V... est venu s'asseoir près de moi; je le complimente. «Nous parlions de votre affaire, lui dis-je; c'est très bien, ce que vous avez fait là.» Il ricane, me conte son histoire et, comme je suis un peu sa confidente, il conclut tout bas: «Et puis... c'est le ruban rouge dans un an.»

Lui au moins est plus franc que sa femme. Et pour la première fois j'aperçois quelle imprudence ce serait de supprimer en France l'institution de la Légion d'honneur. Elle est menacée, paraît-il; quelques parlementaires se sont avisés de démontrer l'inutilité de cette passementerie et d'en demander l'abolition. Psychologues ingénus! Ils voudraient retirer à l'État, qui a tant d'argent à dépenser, le moyen d'être gratuitement aimé, défendu, enrichi... Où trouveront-ils l'équivalent de cette monnaie-là? Moyennant l'espérance de nouer un jour un petit bout de moire écarlate à la boutonnière de son habit, mon médecin donne à son pays, pour rien, une partie de sa fortune et de son temps. «C'est une vanité ridicule», affirment ces messieurs. Et puis après?

Je vois très bien ce que l'État risquerait de perdre à ce que cette vanité-là disparût de nos moeurs; je ne vois pas ce qu'il gagne à prétendre la corriger.

La municipalité parisienne nous annonce la reprise annuelle de ses bals. On dansera, dans deux jours, à l'Hôtel de Ville! Je n'irai pas. J'aime trop Paris pour me complaire en des spectacles où sa grâce m'apparaît un peu diminuée, et je trouve que ces fêtes sont de celles qu'une ville qui a le souci de passer pour la plus spirituelle du monde ne devrait pas donner.

Je me souviens de la soirée que je passai là, il y a deux ans, la première fois que je revins à Paris. De ma vie je ne fus si bousculée! Mais ce n'est pas de cela que je me plains. Une fête n'est «réussie» qu'à la condition qu'on s'y écrase, et la difficulté de s'y mouvoir, la cohue aux vestiaires, l'insuffisance ou l'incommodité des sièges, un peu d'asphyxie autour des orchestres et la vision de quelques bourrades échangées autour de buffets inaccessibles sont les conditions essentielles du plaisir qu'on y vient chercher. Mal assise au théâtre, dans une salle bondée de gens, où j'étouffe, je me sens d'avance disposée à trouver excellent un ouvrage autour duquel tant de curiosités font escorte à la mienne; et il y a bien des chances, au contraire, pour que j'y bâille, si trop de loges et de fauteuils sont vides autour de moi. Il existe un panurgisme de l'ennui comme de la joie et j'éprouve une déception, comme un froissement de vanité blessée, à m'être dérangée pour un plaisir qu'ont l'air de dédaigner les autres.

Les bals de l'Hôtel de Ville ne nous exposent point à ce genre de malaise. On ne rencontre jamais là moins de cinq ou six mille personnes, curieuses d'y danser, de s'y rafraîchir pour rien ou d'y assister, du haut d'un escalier, au défilé des «hommes connus» du Parlement... mais l'étrange promiscuité de figures! On a voulu convier égalitairement à ces fêtes toutes sortes de ménages et ainsi affirmer une sorte de droit public au quadrille municipal... D'honnêtes familles, de conditions fort mêlées, y sont donc accourues de partout, et cela compose un spectacle peu joli, de douteuses élégances, de gaietés un peu triviales, de pauvretés «habillées» que rend plus choquantes à l'oeil la somptuosité même du décor où elles s'encadrent. On croit honorer la foule en lui ouvrant, pendant une nuit, les portes d'un palais; en lui faisant verser de l'orangeade et distribuer des petits pains au foie gras par des messieurs cravatés de blanc qui, tout bas, se moquent d'elle. Cruelle politesse! Parmi le luxe de ces architectures, de ces murailles et de ces plafonds où s'inscrivent les signatures des peintres les plus «cotés» de ce temps-ci; parmi ces tapisseries, ces lumières, ces fleurs, un habit mal coupé semble comique; une robe pauvre fait de la peine; certains rires, un peu bruyants, choquent l'oreille comme une grossièreté... Il y a des harmonies nécessaires, et c'est jouer un méchant tour à Jenny l'ouvrière que de l'inviter à la table du roi.
Sonia.