La danse, l'amour et la jalousie: voilà trois choses fort espagnoles et qui remplissent le volume de M. Reboux. Ramon tient un cabaret de Séville, où des ballerines se livrent avec art à leurs exercices aimés. L'une d'elles, la plus jeune, les dépasse toutes, par la souplesse et par l'enchantement de ses mouvements; Ramon l'épouse. Mais l'enfer du soupçon entre dans son coeur et y établit ses feux. Un beau jour, n'en pouvant plus, craignant tout, jusqu'au vol d'une mouche, il quitte Séville pour Cadix. Toute sa fortune repose sur sa femme, fort belle et divinement habile sur les planches. Mais il préfère la misère à l'exhibition de la délicieuse Estrellita. Cependant un pêcheur de la côte en tombe amoureux; et, sous le soleil de là-bas, l'amour est violent. Ce pêcheur, Benito, surprend un jour Estrellita en conversation avec son jeune frère, à lui, Luisito. Dans sa rage, il les tue tous les deux à coups de couteau. Peu s'en faut qu'il n'envoie les rejoindre dans la mort le mari, Ramon. Peut-être la fin du roman choit-elle un peu trop dans le drame. N'oublions pas cependant que nous sommes en Espagne, où le couteau, en amour, fraternise avec la guitare et la mandoline. Toutes les inquiétudes de la jalousie sont parfaitement détaillées dans Ramon, et toutes ses fureurs dans Benito. Ce qui séduit dans la Maison de Danses c'est l'ample poésie; nous avons là une oeuvre de poète autant que de romancier. M. Paul Reboux, avant d'écrire des histoires, a publié des vers; c'était une excellente préparation. Au fond il n'y a de bons romanciers, d'excellents historiens et même des critiques que ceux-là qui, en leur jeunesse, ont rythmé leurs phrases et se sont exercés au jeu des rimes harmonieuses.
Les Amants du Passé.
Jean Morgan est une femme; n'en doutons pas. Pourquoi n'arbore-t-elle pas franchement les dentelles féminines et se cache-t-elle sous un déguisement masculin? Ce qu'on peut reprocher à son roman, c'est le début un peu long. Mais une fois ses deux personnages principaux bien posés, tout marche à souhait. Mme de Nangis, mariée à un austère magistrat, fort peu aimable et qui l'a épousée par ambition, pour sa fortune et ses relations de famille, se rappelle un ami d'enfance et de première jeunesse, avec lequel elle a joué au jeu innocent du petit mari et de la petite femme. Dans une villégiature, elle le rencontre; celui-ci, ému par ses charmes, se rappelle le doux passé et lui tend des pièges où elle finit par tomber. Du reste, dans leurs entours, tout les pousse à l'amour. Ce ne sont partout que flirts et compromis avec la loi morale; chacun et chacune suivent sans vergogne le principe du droit au bonheur. Comment ne pas se laisser influencer par un tel milieu? Mais, au sein du plaisir, une mélancolie finit par les envelopper, et par mettre de l'amertume dans leur bonheur. Ne sont-ils pas obligés au mensonge, à l'hypocrisie? Est-ce qu'un monde implacable n'est pas là pour les surveiller et souvent pour les séparer. Au déclin des jours, au déclin de l'année surtout, une immense tristesse s'empare d'eux après les premiers enchantements. Peut-être goûteraient-ils une joie sans mélange s'ils s'en allaient loin des foules, dans le petit coin de Bretagne où ils ont passé leur adolescence et se sont tout d'abord adorés. Ne redeviendront-ils pas enfants, sans souci, sans ombre dans leur lumière, parmi les objets d'autrefois? Emportés comme par la folie, ils partent pour retrouver leur Ploet et la vieille maison. Mais quelle désillusion! Rien ne peut leur rendre ce qu'ils étaient quinze ans auparavant. Ils aperçoivent nettement leur erreur. Ce qu'ils avaient idolâtré, ce n'était pas leur présent, leurs êtres actuels, mais leur passé et leurs personnes d'enfance et de jeunesse. Or, rien ne pouvait les faire revivre, pas même l'habitation dans les lieux familiers. Aussi se séparent-ils désenchantés. Cette thèse de Mme Morgan, dont j'aime le talent, est peut-être un peu subtile et s'accommode peu de la bonne nature. Ce qui fait le charme de son volume, c'est qu'il nous livre l'âme de la femme, sans aucune retraite inaperçue. De nombreux personnages accessoires, fort bien observés, se meuvent autour des deux principaux. Une poésie merveilleuse enveloppe tout. Rien de délicieux comme la forêt de Marly en été, quand l'air est lumineux, la poussée intense et exubérante, et en automne lorsque les routes «sont ensevelies sous la tombée des feuilles». Aussi bien que les hommes et les femmes, Mme Jean Morgan a observé minutieusement les bois et les grandes plaines avant de les peindre.
Emancipées.
On me dit que le volume de M. Georget est fort goûté. D'une plume honnête et vive, l'auteur y flagelle certains types d'arrivistes comme son Philomathe, un jeune médecin sans pudeur, et dont la seule pensée est de parvenir, même en brisant ceux qui l'aiment et qui l'ont aidé, à l'argent et à la notoriété. Mais où sont les émancipées? J'aperçois deux charmantes jeunes filles, élevées dans la maison paternelle, attendant, sans aucune coquetterie, l'époux possible. Je sais bien que, remplissant presque tout le livre, Irma ne leur ressemble guère. Après une jeunesse orageuse, elle s'est unie légitimement à un peintre naïf, dont elle fait sa victime. Rien de moins rare que les Irma. Qui se lie à elles par le mariage risque tous les accidents. Si elles s'occupent de la vente des tableaux, elles gardent, dans leur cassette, la moitié du prix; elles forcent le malheureux à un labeur acharné qui ne l'empêche nullement de recevoir, à son domicile, la visite répétée de MM. les huissiers. M. Georget nous a fort bien représenté, dans toute son horreur, le classique ménage d'artiste, ou plutôt de bohème artiste. Fort heureusement, quand elle voit le peintre dans la misère, Irma se retire et lui permet de divorcer Mais cette femme est-elle une émancipée? Est-ce qu'une émancipée n'est pas celle qui se contente de certains airs légers, qui a une certaine façon de relever la tête et de sourire sceptiquement? Ce mot qui garde encore quelque grâce convient-il à l'horrible démon, sans intelligence, sans morale, sans l'ombre de délicatesse féminine, et qui change en enfer la maison qu'elle habite?
Le Droit au Bonheur.
Cette idée du droit au bonheur qui pointe dans le volume de M. Formont, s'épanouit dans celui de Mme Morgan et se retrouve, plus ou moins, dans tous les romans, éclate tout particulièrement dans l'histoire que nous raconte, avec son habileté et sa puissante et sûre imagination, M. Camille Lemonnier. Ici point de muscadins, aucun salon, mais la nature toute simple. Une femme du peuple placée entre deux hommes, l'un veule, affaibli par la gourmandise et la paresse, l'autre intelligent, robuste et laborieux, abandonne le premier pour suivre le second. Ce n'est point toutefois sans remords que cela s'accomplit, car rien n'a faussé la droiture de ces gens auxquels est étranger l'art des sophismes.
E. Ledrain.
Ont paru:
Romans.--Les Trois Danoise, les, par G. de Peyrebrune. In-18, Juven, 3 fr. 50.--La Beauté d'Alcias, par Jean Bertheroy. In-18, illustré, Flammarion, 3 fr. 50.--Le Prisme, par Paul et Victor Margueritte. In-18, Plon, 3 fr. 50.--La Bayadère, par Henry Gauthier-Villars. In-18, illustré, Flammarion, 3 fr. 00.--Complications d'amour, par Paul Junka. In-18, Tallandier, 3 fr. 50.--Dans la paix des campagnes, par Maurice Montégut. In-18, Ollendorff, 3 fr. 50;--Le Serpent noir, par Paul Adam. In-18, dº, 3 fr. 50.--Les Beoenanis, par André Theuriet. In-18, Lemerre, 3 fr. 50;--Contre l'impossible, par Marie-Anne de Bovel. In-18, dº, 3 fr. 50.--Le Prêteur d'amour, par John-Antoine Nau. In-18, Fasquelle, 3 fr. 50;--Amants et Voleurs, par Tristan Bernard. In-18, d°, 3 fr. 50.--L'Ecole des vieilles femmes, par Jean Lorrain. In-18, Ollendorff, 3 fr. 00.--La Petite Mademoiselle, par Henry Bordeaux. In-18, Fontemoing, 3 fr. 50.--Prisonniers marocains, par Hugues Le Roux. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50.
Poésies.--Le Banc de pierre, par Georges Boutelleau. In-18, Lemerre, 3 fr.;--Poésies (1892-1904), par François Fabié. In-18, dº, 16 fr. --Horizons, par Mme Lucie Delarue-Mardrus. In-18, Fasquelle, 3 fr. 50.--Les Voix du Coeur, par Gaston Tournier. In-18, A. d'Espié, 3 fr. 50.--Partances, par Auguste Dupouy. In-18, Lemerre, 3 fr.--Poèmes de France et d'Italie, par P. de Nolhac. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 60. --Archiloque, sa vie et ses poèmes, par Amédée Hauvette. In-8º, Fontemoing, 7 fr. 50.--Le Sang de la Méduse, par Sébastien-Charles Lecomte. In-18, Mercure de France, 3 fr. 50;--Les Rêves unis, par Marie et Jacques Nervat. In-18, dº, 3 fr. 50.