Stoessel vient de trouver dans
l'«Illustration» le portrait de Nogi.
Aden, 10 février.
En arrivant à bord de l'Australien, ma première impression fut pénible, mais non pas selon mes prévisions. Je m'étais attendu à trouver des Russes tristes, maussades ou tout au moins manquant d'entrain; au contraire, ils avaient l'air plutôt gai. Sur le moment, j'en fus surpris et, je l'avoue, un peu choqué; cette gaieté me paraissait déconcertante, hors de saison; j'éprouvais comme une désillusion, et j'en voulais presque aux rapatriés de Port-Arthur de me laisser pour compte les sentiments de sincère commisération dont je m'apprêtais à donner le témoignage à leur infortune. Impression vite dissipée par la réflexion.
Il s'agissait de mettre les choses au point. Ces gens, pensai-je, viennent de subir toutes les rigueurs d'un siège de près d'un an, de courir mille dangers, d'échapper à la mort, et maintenant les voilà confortablement installés sur un paquebot, entourés d'un bien-être qu'ils ne connaissaient plus depuis longtemps, avec la perspective d'un prochain retour dans leur pays, dans leurs foyers: comment ne goûteraient-ils pas pleinement la joie de vivre? Tout à l'heure, sans doute, ils nous raconteront leurs fatigues, leurs privations, leurs souffrances, les péripéties de leur lutte héroïque: alors, nous comprendrons mieux encore la réaction si naturelle qui s'opère en eux...
Stoessel rit de bon coeur.
L'escale présente le spectacle habituel. D'innombrables mercantis se pressent contre les flancs du navire, offrant aux passagers de prétendus produits du pays. Le pont est encombré d'une foule bigarrée: vêtements blancs ou kaki, casques coloniaux de tous les modèles; çà et là, quelques tuniques et quelques casquettes d'uniforme. Nos guerriers, accoutrés de façons si diverses, semblent soutenir un nouveau siège.
Dans tout ce brouhaha, je cherche Stoessel, que j'aperçois enfin, le visage épanoui d'un large rire, au milieu d'un groupe animé. Coiffé de la casquette d'ordonnance, il porte une tunique de petite tenue en flanelle blanche à pattes d'épaulette, sans autre décoration que la croix de Saint-Georges.
Nous sommes là cinq journalistes parisiens, venus à Aden, à sa rencontre; il nous reçoit très cordialement dans le salon de musique, où le général Reiss et le lieutenant Nevelskoy l'accompagnent pour servir d'interprètes. Tandis que mes confrères engagent avec Stoessel une conversation laborieuse, lui font poser des questions, j'observe attentivement le défenseur de Port-Arthur. Un air de bonhomie corrige la rudesse des traits; le teint est coloré; l'oeil clair prend aisément une expression de vivacité rieuse et, parfois, à l'évocation de certains souvenirs, se voile d'une passagère mélancolie. Détail assez curieux: la tête découverte montre un sillon circulaire sabrant le front et tangent à l'oreille droite, trace ineffaçable creusée par la pression de la casquette...
Enfin, l'audience est terminée. Mes compagnons ont consciencieusement interviewé le général; quant à moi. je l'ai surtout observé et il me reste à lui adresser une requête au nom de l'Illustration: je le prie de vouloir bien me permettre de dessiner son portrait; il m'accorde un rendez-vous pour une séance de pose--«très courte», formule-t-il expressément...