Ils sont déjà très forts, ces enfants, que personne ne connaît et dont peut-être plusieurs, demain, seront célèbres. J'ai passé dans mon coin noir, au milieu des fauteuils et des loges vides, deux heures délicieuses à les écouter. Jamais, au théâtre, une joie si spéciale, et de cette qualité-là, ne m'avait été donnée. Joie égoïste, où peut-être un peu de puérile vanité se mêlait;--joie de sentir s'ouvrir, comme familièrement, à moi seule, dans le secret de cette salle fermée à tout le monde, quatre-vingts petites âmes d'artistes...
Mais est-il bien nécessaire que l'Etat se donne tant de mal pour nous former ces artistes-là? Les amateurs font, ce me semble, une concurrence terrible aux professionnels, depuis quelque temps. L'autre jour, chez Colonne, j'assistais à l'exécution d'une oeuvre lyrique qui fut fort applaudie et dont j'appris que l'auteur est un médecin très estimé; les salons de Paris sont pleins de femmes qui jouent la comédie délicieusement; le Théâtre-Français compte, parmi ses récents fournisseurs de drame, un banquier du Boulonnais; il y a, à la Chambre des députés, des poètes qu'on imprime, et voici que, depuis dimanche dernier, deux «salons» nouveaux se sont ouverts; l'un est, aux Champs-Elysées, le salon--très aristocratique--de la Société des amateurs; l'autre est une exposition de peinture installée à la gare de Lyon et où la Compagnie du P.-L.-M. nous convie à venir admirer les oeuvres de ses administrateurs, de ses ingénieurs et de ses commis.
Ces ambitions font rire certains professionnels. Je n'aurais pas envie de rire du tout si j'étais à leur place. Je me dirais que l'amateur est un concurrent très dangereux, car la musique qu'il joue ou qu'il compose lui procure, en général, bien plus de plaisir que celle qu'on joue ou qu'on compose autour de lui... L'idée lui vient-elle d'être auteur dramatique ou comédien? il aura vite fait de trouver superflu d'aller, au théâtre, applaudir les pièces des autres; statuaire, il trouvera plus amusant (et comme je le comprends!) de faire le buste de sa femme que de le commander; et plus il aura de paysages de lui--s'il est peintre--à accrocher dans son appartement, moins il trouvera de place, sur ses murs, où installer ceux des maîtres. Alors j'entrevois cette terrible chose: une nation d'amateurs, où chacun aurait la coquetterie de faire soi-même sa musique, sa sculpture, ses pièces et ses tableaux, comme certains industriels font leur électricité ou leur gaz, et où l'artiste--j'entends celui qui vit ou voudrait vivre de son art--ne rencontrerait plus, à la place du «client» d'autrefois, qu'un émule respectueux... mais résolu à se suffire!
Le projet d'ériger, dans le jardin des Tuileries, la statue de M. Waldeck-Rousseau a mis de fort mauvaise humeur un député qui voudrait interpeller là-dessus le ministère. Ce député trouve qu'un jardin public n'est point fait pour servir de refuge aux monuments de cette sorte, que ces effigies troublent la paix de nos promenades et n'ajoutent rien à leur beauté et que la place d'une statue politique est dans la rue...
Tout le monde n'est pas de son avis. Je connais un vieux monarchiste qui, de l'appartement qu'il occupe au boulevard Saint-Germain, voit se dresser devant lui, chaque fois qu'il ouvre sa fenêtre, la statue de Danton. Il en souffre. Il me disait l'autre jour: «Voyez l'illogisme de nos moeurs. On défend à mon curé de conduire une procession dans la rue, parce qu'on craint que cela ne gêne, pendant dix minutes, la liberté de conscience des gens qui n'aiment point les processions; et l'on installe--pour l'éternité--sous ma fenêtre, l'image d'un ennemi dont le geste vainqueur a l'air de me narguer du matin au soir. Moi aussi, pourtant, j'ai une liberté de conscience à ménager... Comme on s'en préoccupe peu!...»
Cette remarque m'avait frappée. Et c'est pourquoi je pense que le législateur qui souhaite qu'on interdise aux statues des ministres et des tribuns morts l'entrée des jardins de Paris se trompe tout à fait. Leur place est là, en vérité, bien plutôt que dans la rue. Dans la rue, elles s'imposent à la vue du passant; elles ont l'air de guetter au passage l'adversaire qui les croise; elles le défient... Dans les jardins, elles ne gêneraient personne, car les gens qui ont des passions politiques ne flânent guère dans les jardins. Je vais m'y promener quelquefois. J'y rencontre des vieux qui rêvent, des amoureux qui causent, des pauvres qui dorment, des enfants qui jouent, des nourrices. Qu'est-ce que cela peut bien faire à ces êtres doux et inoccupés que, sur le socle où leur chaise s'appuie, il y ait un Fouquier-Tinville au lieu d'une Velléda? L'important, pour eux, c'est d'y trouver du soleil.
Je ne connaissais pas M. Georges Leygues. Je l'ai entendu cette semaine pour la première fois. Il parle bien. Il a de beaux yeux ardents, sous un crâne précocement chauve, des gestes d'apôtre, une voix vibrante de poète, une moustache de soldat. Il m'a beaucoup plu. C'était au banquet des Cigaliers où des méridionaux s'étaient assemblés pour chanter la gloire du Rhône, la beauté de la Garonne et fêter la «petite patrie» que Paris ne leur fait point oublier. Car Paris, à ce qu'on m'assure, n'est la patrie que d'un très petit nombre de personnes. On ne naît guère à Paris. On y vient travailler et s'amuser; on y apporte des rêves de gloire; on y entretient des espérances de fortune; mais, pour la plupart, les souvenirs sont ailleurs. Ils sont là-bas, dans le coin de province où l'on a connu les premières joies de vivre; dans la petite ville où l'on a grandi, où l'on a subi ses premiers pensums et joué ses premiers jeux; où, vers l'âge de treize ans, on a, suivant l'usage, aimé ou cru aimer (ce qui revient au même) sa cousine. Ce sont ces souvenirs-là que les provinciaux de Paris se donnent, de temps en temps, la joie d'évoquer en fêtant la petite patrie commune. Les Félibres et les Cigaliers la chantent, cette petite patrie, un peu plus lyriquement que ne font les autres, un peu plus bruyamment aussi. Ils disent, pour s'excuser, qu'on ne saurait parler du Midi avec équité qu'en en parlant avec enthousiasme... Mais il n'est pas nécessaire que le pays natal soit beau pour qu'on s'en souvienne avec joie. Il suffit qu'il soit le pays natal.
Etrange mystère, et qui m'a souvent intriguée. D'où vient l'émotion délicieuse que je ressens, moi aussi, à me rappeler, non le passé d'hier, mais le temps où je jouais à la poupée? Et pourquoi, dans les rencontres de la vie, le hasard d'avoir été de petits enfants dans le même village semble-t-il, aux êtres les moins sensibles, une raison de s'entr'aimer un peu? J'aurais dû demander à M. Leygues de m'expliquer cela.
Sonia.
Le général Kondratenko, qui
fut tué à Port-Arthur,
photographié avec sa femme
et ses enfants.