--Oui, madame. Les conditions de l'hygiène générale nous ont fait une vie meilleure et, si étrange que la chose paraisse, il y a moins de malades aujourd'hui qu'autrefois. Nos hôpitaux sont mieux tenus; des gens de situation modeste, à qui la promiscuité de l'hôpital eût fait horreur il y a vingt ans, vont aujourd'hui s'y faire soigner. D'innombrables cliniques gratuites s'ouvrent aux malades ou aux éclopés de toutes conditions, et voilà une clientèle encore qui échappe au médecin de «quartier». Et puis, il y a la société de secours mutuels, qui assure à son adhérent, pour très peu d'argent, les soins d'un docteur qu'on paye mal,--et qu'on dédommage au moyen d'un peu de ruban violet. On ne saura jamais combien de blessures les palmes académiques servent à panser, dans ce pays-ci... Le métier de médecin est devenu, chez nous, l'un des moins tentants qui soient, et les jeunes gens qui crient; Conspuez Gariel! sont des fous. Ils maudissent une sévérité qui les sauve de la misère; ils devraient la bénir. Jamais il n'y aura trop de «Gariels» au seuil des carrières libérales que tant d'ambitions encombrent et où s'énervent et se gaspillent tant d'activités qui auraient pu être bonnes à quelque chose.
Et, tandis que le Quartier latin se fâche, une agitation de fête remplit Paris, du pont Alexandre au Champ de Mars. Concours agricole au Palais des machines, Concours hippique au Grand Palais et, demain, les deux Salons! Mais ici encore l'avenir inquiète: «Trop d'automobiles...» disent les marchands de chevaux; «Trop de peintres», disent les marchands de tableaux.
Personne ne dit; «Trop de bétail...» Et la province prend ici sa revanche. Paris la dédaigne; mais c'est elle qui le nourrit. Sonia.
NOS ÉCRIVAINS RÉFORMATEURS DU CODE
Notre Code civil dont on célébrait naguère le centenaire, est un monument respectable, de belle ordonnance, de construction solide; mais il en va des monuments législatifs comme des autres: quels que soient leur force de résistance aux injures du temps et leur état de conservation, ils vieillissent, ils se démodent peu ou prou, et, si les fondements tiennent bon, si le gros oeuvre, les dispositions générales de l'édifice demeurent appropriés à sa destination, il arrive un moment où certaines parties, certains aménagements ne s'adaptent plus suffisamment aux idées, aux moeurs, aux nécessités d'une époque.
Donc, le Code civil a besoin de modifications; c'est un fait de toute évidence, sur quoi l'opinion de jurisconsultes éclairés est d'accord avec le voeu public. Récemment, un ministre se décidait enfin à entreprendre cette réforme, réclamée depuis assez longtemps déjà: M. Vallé, garde des sceaux dans le précédent cabinet, se déclarait prêt à «marcher». Le premier acte de l'initiative ministérielle fut l'institution d'une grande commission d'étude et de révision de soixante membres. L'annonce officielle de cette sage et prudente mesure préparatoire ne remua pas extraordinairement, il faut l'avouer, ce que feu M. Floquet, en son verbe sonore, appelait les masses profondes du suffrage universel et, quant aux couches superficielles du pays, elle n'y excita qu'un enthousiasme tempéré. Un scepticisme trop justifié par l'expérience nous porte à nous méfier des commissions, surtout des grandes, fussent-elles, comme celle-ci, divisées en six sous-commissions, afin de se partager la tâche; trop souvent elles ont encouru le reproche d'avoir étouffé dans leur sein les projets embryonnaires qu'elles étaient censées couver pour en faciliter l'éclosion, aussi leur mauvaise réputation a-t-elle inspiré la verve satirique de je ne sais plus quel Juvénal fantaisiste, en une «blague» amusante dont chaque couplet amène invariablement ce refrain: «Alors, on nomma une commission, et... on n'entendit plus parler de rien.»
La malice n'épargna pas ce trait cruel au nouveau comité consultatif; l'éclectisme même qui avait présidé à sa composition contribuait à faire douter de l'efficacité de sa besogne. Pensez donc! Aux obligatoires politiciens du Parlement, aux juristes professionnels, naturellement indiqués, un garde des sceaux, novateur audacieux, n'avait pas craint d'adjoindre des littérateurs; M. Paul Hervieu, de l'Académie française; M. Marcel Prévost, président de la Société des gens de lettres; M. Brieux, un des maîtres du théâtre contemporain.
D'indécrottables routiniers, imbus des préjugés les plus étroits, n'en revenaient pas: «Singulière idée! murmuraient-ils. Certes, le Code est un livre copieux et substantiel, mais combien peu littéraire! Que diable des romanciers, des auteurs dramatiques vont-ils faire dans cette galère? Ils s'y sentiront déplacés, dépaysés, ne comprendront goutte aux subtilités de la législation, et bientôt ils cesseront d'encombrer de leur présence, plus décorative qu'utile, des séances où, d'ailleurs, leurs collègues mieux qualifiés ne se distingueront probablement ni par une assiduité exemplaire, ni par un zèle dévorant.»
Eh bien, erreur grossière, jugement téméraire! Il n'était pas vrai qu'on ne dût plus entendre parler de rien. Le mur de l'enceinte réservée aux délibérations des soixante est un mur derrière lequel il se passe quelque chose; le public s'en émeut; et, le plus piquant de l'aventure, c'est que cet émoi a pour cause l'intervention active des littérateurs dans les conseils du grave aréopage.
Il n'est bruit, en effet, que de la séance mémorable de la cinquième sous-commission, qui a le privilège de compter parmi ses dix membres deux des écrivains de marque susnommés, M. Paul Hervieu et M. Marcel Prévost. Cette sous-commission s'occupe plus particulièrement des questions relatives au mariage. Or, l'autre jour, comme elle examinait l'article 212: «Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance», l'auteur des Tenailles et de la Loi de l'homme exprima le vif regret de ne pas voir inscrit dans le Code le mot «amour» et, en s'excusant de l'audace grande, il proposa résolument de réparer cette fâcheuse omission. «L'amour, dit-il en substance, est sans nul doute la base même du mariage, le sentiment qui l'ennoblit; il convient donc d'indiquer aux époux, comme le premier de leurs devoirs, l'obligation de s'aimer.» Avec une conviction persuasive, la lucidité, la logique, la hauteur de vues d'un esprit supérieur, M. Paul Hervieu développa sa thèse, étayée sur des arguments pertinents; bref, après une discussion en règle, à laquelle prit part l'éminent auteur de La plus faible, l'amendement quasi-subversif rallia la majorité des suffrages. De sorte que, s'il obtient la sanction des législateurs du Palais-Bourbon et du Luxembourg, l'article 212 sera désormais ainsi rédigé: «Les époux se doivent mutuellement amour, fidélité, secours, assistance.»