En attendant, depuis qu'une heureuse indiscrétion l'a livré à la publicité--car les travaux de la commission extraparlementaire sont secrets!--cet amendement est en train de faire fortune et dispute aux événements les plus sensationnels les honneurs de l'actualité. Il est tout de suite devenu un sujet de chroniques, d'interviews, de dissertations, de controverses, de conversations intimes:

--Vous avez vu la proposition d'Hervieu? Hein? Qu'en pensez-vous?...

Naturellement, les avis sont partagés. Ceux-ci jugent l'addition superflue, soit parce que l'idée d'amour peut être considérée comme implicitement contenue dans le mot «fidélité», soit parce que l'affirmation d'un principe en quelque sorte théorique leur paraît être un moyen insuffisant de réaction contre la pratique du mariage d'intérêt. Ceux-là estiment que le sentiment ne se décrète ni ne s'impose par une loi. D'autres prétendent qu'avant d'introduire l'amour dans le Code, il faudrait en préciser la définition. (Quoi! Nous en serions encore là pour une chose si connue et aussi vieille que l'humanité!) Enfin, on objecte que l'addition proposée fournirait de nouvelles facilités au divorce et par là saperait l'institution même du mariage plus qu'elle ne la consoliderait.

En revanche, les marques d'approbation ne manquent pas, notamment du côté des femmes. Sauf quelques réserves, la plupart applaudissent au geste de galante courtoisie de M. Paul Hervieu et lui sont reconnaissantes de son généreux souci d'orner d'un peu de poésie et d'élégance l'aridité rébarbative du Code. Elles se savent, maintenant, au sein de la commission, plus d'un avocat décidé à rompre délibérément avec l'adage suranné:

Du côté de la barbe est la toute-puissance. Et cette certitude rassurante adoucit la légitime rancoeur qu'elles éprouvent de n'être pas représentées dans le cénacle (au fait, pourquoi cet ostracisme ou cet oubli?) par un ou plusieurs mandataires féminins.

Quels seraient les résultats du nouvel article 212? La formule plus fleurie que prononcerait, au nom de la Loi, la bouche autorisée de M. le maire ferait-elle davantage les mariages unis et prospères? Sur ce point, comme sur les conséquences juridiques de l'adjonction d'un petit mot de deux syllabes, si gros d'interprétations, conséquences dont il laisse l'examen à la sagacité spéciale des praticiens experts à déterminer les «cas», M. Paul Hervieu se montre très circonspect.

Ne soyons pas plus royaliste que le roi. Sans creuser la question à fond, bornons-nous à notre indication sommaire du pour et du contre et à la seule conclusion ferme que nous voulions tirer de l'événement qui occupe tant le monde et la ville.

Observateur, penseur, psychologue, moraliste, le véritable écrivain, l'«honnête homme», au sens où le dix-septième siècle entendait l'expression, a sa place marquée dans les assemblées chargées d'étudier les importants et délicats problèmes touchant aux intérêts vitaux de la société; la preuve vient d'en être démontrée de brillante façon. Qu'il ait voix au chapitre et, loin d'y être un intrus, un inutile «amateur», il est capable d'y remplir un rôle efficace, d'y apporter un précieux concours de lumière et d'expérience, voire de faire prévaloir les conceptions de son idéalisme dans des questions d'ordre positif. Il suggère des idées, donnant ainsi matière à réfléchir et à raisonner, --deux exercices intellectuels qui, peut-être, ne sont pas tout à fait négligeables comme préliminaires des actes.
Edmond Frank.

LA COMTESSE DE MONTIGNOSO À FIESOLE