C'est l'heure du déjeuner. La rue est pleine de passants pressés, de jeunes gens, d'ouvrières en cheveux qui rient, jacassent, s'interpellent. On a très faim. Les devantures des restaurants et des crémeries sont ensoleillées, et cette bousculade autour des petites tables où l'on vient, en hâte, manger le «plat du jour» a la gaieté d'une récréation d'école. Aux étalages des poissonniers et des charcutiers resplendit la polychromie des pâtés, des saucissons, des coquillages, des choses amusantes à manger et qui sont la joie des repas de midi. Sur la chaussée, l'agent montre un visage moins sévère aux petites marchandes dont les voitures et les paniers s'attardent; les fiacres ont une allure de paresse; des odeurs délicieuses s'exhalent des rôtisseries,--et de quelques loges de concierges, où règne un abandon de ripaille douce; et l'on voit des maris affamés se hâter vers la salle à manger conjugale, avec un bouquet de violettes de deux sous dans la main.
On est de bonne humeur aussi parce que c'est aujourd'hui jour de fête, et parce que tout à l'heure défileront sur le boulevard voisin, dans le vacarme des fanfares, les chars fleuris des lavoirs et des marchés. Sous la pluie des confettis, du haut des chars en carton doré, les petites reines souriront aux clameurs des badauds. Mi-Carême! On ne chôme officiellement nulle part aujourd'hui; mais on flâne un peu partout. Jour de fête? Non, pas tout à fait. Jour de «flemme», plutôt. Et le Paris des faubourgs est délicieux à regarder dans ces minutes-là. Je voudrais comprendre de quoi ce charme est fait, d'où vient la grâce de ce décor très vulgaire, et pourquoi ces petites Montmartroises sans beauté donnent à mes yeux plus de joie que les femmes les plus jolies de n'importe où?
Il est vrai que nous nous exagérons le pouvoir de la beauté. La beauté n'est qu'un des moindres moyens qu'une femme ait de plaire; et Paris, depuis huit jours, est aux pieds d'une étrangère qui doit à d'autres mérites la gloire de l'avoir conquis.
Cette réapparition de la Duse au Nouveau-Théâtre est l'événement de cette semaine. On s'occupe bien un peu de la marche d'Oyama sur Kharbine, du voyage de l'empereur Guillaume à Tanger et de la séparation des Eglises et de l'État; mais ce ne sont là, pour l'instant, que des incidents qu'un souci plus passionnant domine: celui d'aller entendre la Duse dans la Femme de Claude ou dans la Dame aux Camélias.
J'ai fait comme tout le monde; je suis allée entendre la Duse. C'est vrai; cette comédienne n'est ni très élégante, ni très jolie, ni jeune. Qu'importe!
Elle est mieux que tout cela. Elle est la Femme; elle est la créature délicieuse et tragique dont le génie consiste à sentir, à exprimer la vie humainement, et de qui le geste et l'expression empruntent à cette intelligence parfaite des choses de son art je ne sais quel charme douloureux et quelle noblesse qui me font trouver médiocre, à côté d'elle, la plus éclatante beauté des autres.
Hier soir, dans un salon d'universitaires, une dame disait:
--Il faut envier la Duse. Il faut envier les grands comédiens et les grandes comédiennes. Ceux-là auront vraiment connu la gloire incontestée, bruyante, universelle...
--Non, répondit quelqu'un; leur sort n'est point si digne d'envie. Ces grands artistes n'ont été que l'instrument du génie des autres; ils n'ont rien créé; ils mourront sans laisser de leur gloire autre chose qu'une trace légère, impondérable: un souvenir...
Mon voisin, le plus spirituel de nos auteurs dramatiques, écoutait ces propos en souriant. Il se pencha vers moi, et tout bas: