--Ce philosophe est un serin, madame; il dit là quelque chose qui «a l'air d'une pensée» et qui ne signifie rien du tout.
» Il est vrai qu'il ne restera de la Duse, dans trente ans, que le témoignage des contemporains qui l'auront acclamée et qui expliqueront à nos fils pourquoi cette femme délicieuse était digne qu'on l'admirât. Personne n'entendra plus la musique bouleversante de sa voix; personne ne goûtera plus la joie de comprendre et d'aimer, par elle, les écrivains dont elle incarna la pensée; la vérité de son geste, l'expression si émouvante de son visage douloureux ne s'évoqueront qu'en quelques images, à peu près «ressemblantes», que la postérité respectera, et ce sera tout.
»Mais ne trouvez-vous pas que cela est déjà fort joli? Ils ne sont pas si nombreux, savez-vous, les grands hommes dont le culte est entretenu dans nos mémoires autrement que par le souvenir du bien que leurs contemporains ont pensé d'eux; et je ne vois pas en quoi le «cas» de la Duse, de Mme Sarah Bernhardt, d'Irving ou de Coquelin diffère de celui de beaucoup de personnages dont les statues, si vilaines en général, ornent nos jardins. Diderot et Renan nous ont laissé des livres, Rubens nous a laissé des tableaux, Carpeaux des statues, Mansart des monuments, le père Wallon une Constitution, Pasteur quelques découvertes sublimes, Lesseps le canal de Suez, et M. Naquet nous laissera la loi sur le divorce. Mais le docteur Esculape et le général Augereau ne nous ont rien laissé du tout, si ce n'est le souvenir avantageux qui s'attache à la réputation médicale de l'un et aux vertus militaires de l'autre. Leur gloire en est-elle moins solide? Au surplus, notez qu'il n'est pas sûr que le souvenir de certaines pièces où nous acclamons la Duse ne périsse pas bien longtemps avant que soit oublié le nom de l'artiste qui les interpréta. Talma joua génialement des tragédies assommantes, et nous continuons de glorifier Talma, sans même nous préoccuper de savoir par qui cet ouvrages furent écrits. Ils existent cependant, ces ouvrages-là. Ils nous sont légués par de petits ou grands poètes qui probablement méprisaient les comédiens de leur temps et se vantèrent de laisser, eux, «quelque chose» à la postérité.
»Voyez-vous, madame, il ne faut jamais être trop fier de ce qu'on laisse à la postérité. Des oeuvres qu'on acclama s'oublient; de très bons livres se démodent; (sait-on ce que penseront des cent volumes de ce prodigieux Jules Verne, qui fut l'enchanteur de notre enfance, les écoliers de l'an 2000?) tout passe... On est en train de refaire le Code civil, et le Parthénon perd quelques pierres tous les jours...»
Il est même question de le restaurer; et j'entends parler d'un congrès d'archéologues qui doit s'assembler à Athènes ces jours-ci, dans le but d'examiner ce grave problème. Faut-il ou ne faut-il pas restaurer? Les journaux ont déjà publié là-dessus les opinions de toutes sortes de personnes; ils ne nous ont rien dit (sans doute parce qu'ils l'ignorent) de l'opinion du roi, qu'il faudra pourtant consulter. Je la connais, cette opinion, parce qu'un jour, à Aix-les-Bains, un diplomate ami de Sa Majesté voulut bien me la confier tout bas. La voici: le roi Georges a horreur des vieilles pierres, et l'une des choses qui l'agacent le plus au monde--- à ce qu'on dit--c'est le Parthénon.
Je comprends ce sentiment-là. Ce souverain, très aimable et très vivant, sent peser sur lui trop lourdement la gloire de trop de morts. Il voudrait être autre chose que le gardien d'un cimetière où l'univers défile chapeau bas, et nous l'assommons avec nos prières sur l'Acropole. Il souhaiterait autour de lui plus de vie et moins de ruines, et plus de pavés neufs et de rails de chemins de fer à la place de tant de marbres effondrés. Il se sent humilié de nous voir fonder chez lui des écoles où l'on ne daigne s'intéresser aux gens et aux choses de Grèce qu'à condition qu'ils soient âgés de plus de deux mille ans. Lui demande-t-on d'ouvrir un stand aux hommes de sport de l'étranger, c'est pour y recommencer les jeux Olympiques; et, si des artistes décident de s'assembler en congrès dans Athènes, c'est pour s'y occuper de Phidias.
Alors je me figure très bien ce que doit, de temps à autre, apercevoir dans ses rêves ce très bon roi: une Grèce toute neuve, modernisée, nettoyée des débris augustes qui encombrent son sol, et défigurée par la science, délicieusement; avec des trolleys partout, des palais ripolinés, des usines pleines de bruit, des cheminées plus hautes que celles de Glasgow et dont les fumées balafreraient de leurs panaches noirs l'azur abrutissant de l'Attique; et puis, çà et là, des théâtres décorés par Chéret, où l'on jouerait éperdument la Belle Hélène...
SONIA.
M. Catulle Mendès chez lui.