LES OBSÈQUES DE JULES VERNE A AMIENS.

Le départ de l'empereur Guillaume II, de Cuxhaven (Hambourg), à bord du «Hamburg».
--Phot. Strumper.

L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE A TANGER

L'empereur Guillaume II se plaît aux coups de théâtre. Très personnel, il se réserve volontiers les démarches diplomatiques qui doivent faire éclat. On n'a pas oublié son télégramme au président Kruger, et le souvenir du fastueux voyage de Jérusalem s'impose à l'esprit, lorsqu'on parle du voyage de Tanger.

Le capitaine Fournie, officier français commandant
les troupes de Tanger, qui dirigera le service
d'ordre, lors de la visite de Guillaume II.

Ce n'est que le 20 mars qu'on apprit, de Tanger, que l'empereur visiterait ce port dix jours après, au cours de son voyage, par mer, de Cuxhaven à Taormina (Sicile), avec escales à Lisbonne et à Gibraltar. La visite tombait au milieu des négociations que mène, dans la capitale lointaine du Maroc, Fez, notre ministre, M. Saint-René-Taillandier, et au moment où se manifestaient des résistances à l'adoption de notre programme de pacification civilisatrice. Etaient-ce donc ces résistances que l'empereur, par sa visite, se proposait d'encourager?--Pour se garder des exagérations où quelques uns sont tombés complaisamment, il suffit de rappeler quelques faits:

Le 12 avril 1901, quatre jours après l'arrangement anglo-français, à la tribune du Reichstag le chancelier de l'Empire déclarait: «Au point de vue des intérêts allemands, nous n'avons rien à objecter contre cette convention... En ce qui concerne sa partie capitale, c'est-à-dire le Maroc, nos intérêts dans ce pays, comme en général dans la Méditerranée, sont d'ordre principalement économique. Nous avons, nous aussi, grand intérêt à ce que l'ordre et la paix règne dans le pays. D'autre part, nous n'avons aucun motif de craindre que nos intérêts économiques au Maroc soient mis à l'écart ou reçoivent une atteinte du fait d'une puissance quelconque.» Ces paroles répondaient admirablement au texte même de la convention: «Le gouvernement de la République déclare qu'il n'a pas l'intention de changer l'état politique du Maroc (art. 3)... Les deux gouvernements, également attachés au principe de la liberté commerciale tant en Égypte qu'au Maroc, déclarent qu'ils ne s'y prêteront à aucune inégalité, pas plus dans l'établissement de droits de douane ou autres taxes que dans l'établissement des tarifs de transport parchemin de fer (art. 4).» Depuis un an, rien dans la convention n'a été modifié; rien non plus n'a fait croire à une modification de la politique allemande au Maroc. Et c'est précisément ce que semble avoir voulu signifier Guillaume II lui-même, lorsque, peu de jours avant son départ, il allait dîner chez notre ambassadeur à Berlin, lui annonçait son escale de Tanger et parlait avec lui du Maroc. A Brême, il ajoutait, dans un discours: «L'empire allemand doit jouir de la plus absolue confiance de tous, comme un voisin tranquille, loyal et pacifique.»

Il est donc permis de croire, selon l'expression hardie d'un journaliste allemand, que «cette petite tempête diplomatique dans un verre d'eau sera bientôt calmée par l'huile de la bonne volonté». Rien ne nous interdit, pour l'heure, de ne voir dans la visite de Tanger qu'un nouveau caprice impérial. Caprice dangereux, d'ailleurs, et regrettable; car les Marocains--j'entends ceux qui ont intérêt à perpétuer dans leur pays l'insécurité et le trouble--vont en tirer grandement parti. La réception, le 31 mars, sera grandiose. Le sultan envoie au-devant de l'empereur son grand-oncle Moulaï Abd el Malek, accompagné des secrétaires du grand vizir et du ministre des affaires étrangères. Les routes et les rues que suivra le cortège sont réparées à grands frais; le palais du sultan, dans la kasbah, est restauré et luxueusement décoré. Les fêtes seront brillantes. Les adversaires de l'influence française ne cachent pas leur joie.