Les prochaines pièces de MM. Brieux, Maurice Donnay, Jules Lemaître et de tous les principaux auteurs dramatiques contemporains.

COURRIER DE PARIS

journal d'une étrangère

Le matin, au Concours hippique. Un joli soleil dore, à travers les hautes coupoles de verre où les moineaux volettent et piaillent, le sable jaune de la piste, fait briller les ors des tentures et les feuilles des petits orangers bien alignés, en bouquets tout neufs, autour des «obstacles». On époussette, on range, on apporte des fleurs fraîches, tandis qu'au bout de l'immense manège désert, à l'écart,--sur une petite piste improvisée dans la grande,--un peloton de cavaliers silencieusement galope. C'est l'examen d'équitation des jeunes gens: une séance que l'élégante clientèle des après-midi dédaigne et qu'elle a tort de dédaigner. Leurs chevaux ne sont point jolis. Ce sont d'honnêtes rosses empruntées aux manèges que ces écoliers fréquentent, mais ils sont, eux, si gentils... les uns, sanglés dans la tunique du potache, que déborde un faux col trop haut, et coiffés du képi souple, à la mode de Saumur; les autres, costumés militairement, la taille raide sous le dolman bleu de «l'Escadron de Saint-Georges»; ou simples sportsmen. mais qu'on sent déjà passés maîtres en l'art de s'habiller: jambières de cuir fauve, culotte anglaise, jaquette d'impeccable coupe, gants blancs, le melon noir posé un peu en arrière et de côté, comme il convient... Ils marchent, trottent, évoluent sous l'oeil du jury sévère; ceux-là, graves et sans coquetterie, soucieux surtout d'être bien notés; ceux-ci, plutôt préoccupés d'intéresser notre petit groupe de spectatrices (nous ne sommes pas vingt femmes en tout!) parmi lesquelles j'aperçois des mamans attentives et des jeunes filles (grandes soeurs? petites cousines?) qui rient tout bas, en se chuchotant des choses à l'oreille.

Ce sont des enfants, ces cavaliers, mais en qui déjà s'ébauchent plaisamment les hommes qu'ils seront demain, et je crois que je saurais deviner, au passage, à quoi rêve chacun d'eux, dans le bercement de cette chevauchée matinale; voici le piocheur, et voici le paresseux; voici l'ambitieux, et voici le dilettante; celui que séduiront les aventures difficiles, et celui que sa jument, très soignée, n'emmènera jamais très loin du Bois... Il y a des façons, à seize ans, d'être adroit ou gauche; de sourire, de saluer, de boutonner ses gants, de «surveiller» sa silhouette, qui ne trompent pas l'oeil d'une femme.

Onze heures et demie. Les petits cavaliers se sont dispersés au trot de leurs maigres montures; le long des Champs-Élysées, des attelages légers passent, des automobiles se croisent, dans un vertige de vitesse; les deux palais, le pont Alexandre-III, déploient dans la lumière de ce radieux matin de printemps la splendeur de leurs pierres neuves... C'est une Exposition universelle qui nous a légué ce décor. Alors, pourquoi donc est-ce la mode, à Paris, de parler aujourd'hui des Expositions universelles avec tant de dédain? Un député proposait, ces jours-ci, qu'on en organisât une en 1911; à l'unanimité, cette proposition fut rejetée. On ne consent à promettre une Exposition universelle aux Parisiens que pour 1920, s'ils sont bien sages.

Pourquoi si tard? Les Français se reprochent mutuellement de ne point aimer les voyages lointains, d'ignorer les choses de l'étranger. Ces Expositions ne leur étaient-elles pas de très commodes occasions de s'instruire sans se déranger et d'attirer vers eux, d'installer à côté d'eux des sympathies que leur paresse hésitait à aller conquérir sur place?

Je ne pense pas que ces rapides rapprochements de peuple à peuple laissent aux hommes le temps de se pénétrer très à fond; mais ils leur offrent un moyen agréable de se côtoyer, de s'effleurer profitablement, de se renseigner sur mille choses qu'on ignorait ou qu'on savait mal. Une Exposition internationale, c'est, en même temps qu'une vaste leçon de choses, une école de diplomatie et de politesse. A distance, on se méfiait les uns des autres; on se détestait même, à tout hasard; et il a suffi d'édifier sur un terrain vague quelques vitrines et de mettre diverses choses dedans, pour que tout de suite, autour de ces étalages éphémères, des gens de tous pays se rencontrassent avec le désir de se mieux connaître et l'illusion de s'aimer un peu...

J'ai même constaté que cette illusion devient une réalité quelquefois. C'est surtout par l'éloignement, par les préjugés et la mauvaise foi des écrivains que sont entretenues les méfiances bêtes, les animosités qui divisent, de pays à pays, les pauvres hommes. Poussez l'un vers l'autre deux êtres qui croyaient s'abhorrer; faites-les se coudoyer, s'entretenir de leurs affaires autour d'une table bien servie, dans la fumée des cigarettes; et voilà une amitié conclue. Je ne sais quel philosophe a écrit que le grand tort des hommes qui n'ont point les mêmes patries est de ne pas dîner ensemble assez souvent. C'est vrai. Rien ne vaut le contact. Il y a huit jours, cette visite à Tanger de l'empereur allemand nous apparaissait comme quelque chose de menaçant; je suis sûre pourtant que si l'on interrogeait sur la signification de cet événement le jeune diplomate et l'officier français avec qui l'on vit, dans cet instant-là, bavarder familièrement Guillaume II, tous deux protesteraient que ce monarque est un homme à qui nous prêtons bien imprudemment des intentions vilaines qu'il n'a pas. Ils l'ont vu; il a serré leurs mains: les voilà conquis... Laissons venir à nous les étrangers; promenons de l'Opéra-Comique à Trianon les «reines» de la Mi-Carême italienne; en bien montrant Paris aux étudiants de Gottingue et de Francfort qui le visitent depuis une semaine, apprenons-leur à l'aimer. Le «contact»... en vérité, même entre gens d'un même pays, il n'y a que cela qui importe.

«Savez-vous, madame, me disait un jour un ingénieur des Postes, pourquoi les abonnés du téléphone malmènent si rudement, parfois, nos employées? C'est qu'ils ne les voient pas. La distance donne une sécurité qui rend lâche, supprime chez les gens les mieux élevés le sentiment de certains égards nécessaires.»