J'ai deux amis (l'un député modéré, l'autre conseiller municipal d'extrême gauche) qui sont friands de cuisine russe. Ils se détestaient sans se connaître. Je les réunis à ma table de temps en temps pour leur faire manger de la pintade aux groseilles et du cochon de lait à la crème de raifort. Et ainsi, petit à petit, ces deux hommes sont arrivés à se mettre à peu près d'accord sur une certaine façon de séparer, sans trop de dégâts pour personne, les Eglises de l'État.
Mieux que cela: je connais un explorateur qui, à force de fréquenter les nègres de l'Oubangui, s'est mis à les aimer. Il parle d'eux avec une émotion gentille; et presque toujours, en principe, il est «pour le noir» contre le blanc. Je l'ai rencontré avant-hier, dans un salon de coloniaux où l'on s'entretenait du départ de Brazza pour le Congo. Une dame demandait:
--Il y a des anthropophages, de ce côté-là?
--Beaucoup.
--Quelle horreur!
L'explorateur sourit:
--Comme on a vite fait, dit-il, de penser du mal des gens qu'on ne connaît pas! Savez-vous, madame, ce que c'est, au juste, qu'un anthropophage?
C'est un pauvre noir, ignorant de tout, dénué de tout, obligé de subsister tant bien que mal en un pays sans culture où le gibier est introuvable, et qui, n'ayant parfois d'autre nourriture à se mettre sous la dent que le corps d'un ennemi tué à la guerre, prend le parti de le manger.
Mais je vous assure que cela n'exclut pas une certaine aménité de moeurs. J'ai régné naguère, comme chef de poste, sur des tribus d'anthropophages qui étaient d'aimables gens et s'étonnaient fort de me voir me fâcher quand, d'une expédition faite à mon insu (ces noirs ne cessent de guerroyer entre eux) ils me rapportaient une jambe, une épaule d'ennemi pour que j'en garnisse mon pot-au-feu. Brazza, qui a vécu sans escorte et sans armes au milieu de ces hommes-là et qui s'était fait aimer d'eux, vous dira que l'anthropophage ne se sent pas plus cruel, en employant à son alimentation les «morceaux» de l'ennemi qu'il a tué, que nous ne nous sentons cruels nous-mêmes, quand nous menons un veau à l'abattoir.
»Car aucun sentiment de haine, aucun besoin de vengeance, n'est-ce pas, ne nous incite au massacre des bêtes... Même (et cela est très bouffon) nous les avons «aimées» vivantes, le plus sincèrement du monde, avant de les aimer mortes. Mme Deshoulières composait des églogues sur les «petits moutons» en attendant d'en manger les côtelettes; et la vue d'un mignon poussin, d'un caneton vivant dont les parents nous seront servis tout à l'heure en fricassée ou en chaufroid, remue doucement nos âmes.