Quelques chiffres relatifs au divorce.
Durant l'année 1902, la dernière au sujet de laquelle la statistique municipale nous donne des renseignements, il a été prononcé à Paris 1.536 divorces. Dans la grande majorité des cas, le divorce a été accordé pour cause d'excès, sévices et injures graves--du moins nominalement: près de 1.300 divorces sont dus aux causes que nous venons de nommer.
Sur ces 3.072 personnes, 57 avaient déjà pratiqué le divorce: 27 hommes et 30 femmes. Dans 842 cas, le ménage était sans enfants; dans 320 cas, il avait un seul enfant. De façon générale, l'appoint fourni par les professions libérales au divorce est faible: c'est surtout dans l'industrie et le commerce, puis parmi les ouvriers et journaliers que le divorce sévit, et c'est le plus souvent au profit de la femme qu'il a été prononcé (814 femmes pour 630 hommes). L'âge des divorcés varie: il y a eu une divorcée de moins de vingt ans, et 17 de plus de soixante ans; mais c'est surtout durant l'âge moyen que l'on divorce, entre trente et trente-neuf ans. Quant à la proportion des divorcés qui se remarient, elle est relativement faible. En 1902, il s'est remarié 631 divorcés et 617 divorcées: 168 de celles-ci avaient un an de divorce; mais il y a des cas de remariage de personnes ayant dix et vingt ans de divorce. En 1902, parmi les remariés, il y en avait 14 qui avaient divorcé depuis dix-neuf ans--en 1884, année où le divorce a été rétabli en France;--parmi les remariées, 14 aussi, dont le divorce datait de 1884. Nous saurons avec le temps jusqu'à quel âge et après quelle durée de divorce le Parisien et la Parisienne arrivent à se remarier.
Mouvement littéraire.
Le Serpent noir, par Paul Adam (Ollendorff, 3 fr. 50).--Les Obsédés, par Léon Frapié (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--La Petite Mademoiselle, par Henri Bordeaux (Fontemoing. 3 fr. 50).--La Fille de Circé, par Lise Pascal (Taillandier, 3 fr. 50).
Le Serpent noir.
Le roman philosophique de M. Paul Adam a été diversement jugé. Peut-être ne faut-il pas ici se laisser aller à la première impression ni au bruit des conversations premières. Aussi, me suis-je réservé, pour mieux voir et pour mieux critiquer, un recul de quinze jours. Ce que l'on cherche ordinairement dans un roman, c'est une heure de distraction et d'amusement. Or nous avons, dans le Serpent noir, de pures idées et des personnages qui représentent des abstractions.
Le docteur Goulven a inventé un sérum contre le typhus. Mais comment exploitera-t-il et mettra-t-il en lumière sa découverte? Les capitaux lui manquent et il ne possède aucun moyen de s'en procurer. Un agent d'une société pour l'exploitation des produits pharmaceutiques passe quelque temps, en Bretagne, avec le médecin-inventeur, lequel est accompagné de sa femme et d'une cousine de celle-ci, une veuve décorée du gracieux nom d'Hélène. Sa femme est pauvre et d'une beauté médiocre; la cousine au contraire est d'une grande fortune et d'une extrême beauté. Les grâces d'Hélène enchantent le docteur Goulven. Tout imbu des théories de Nietzsche, l'agent Gaillardot catéchise et Mme Goulven et son mari. L'homme ne doit pas avoir d'autre objet que la satisfaction de ses instincts et son développement égoïste. La vertu qui le retient et l'empêche d'atteindre le but, c'est-à-dire de se dépasser, est une faiblesse, dont il se faut défaire. Les individus, comme les nations, sont tenus à pratiquer le principe de l'impérialisme: toujours plus grand, le plus grand. A force de répéter cette philosophie nietzschéenne, Gaillardot arrive à persuader à M. et à Mme Goulven de divorcer, ce qui permettra le mariage du docteur avec la belle et riche Hélène. Ce sera l'exaltation du médecin-inventeur. Voilà donc la séparation décidée. Mais, au dernier moment, le docteur se reprend; il n'a pas la force d'arracher les idées traditionnelles, les sentiments vertueux et scrupuleux de la race, le serpent noir qui le tient à la gorge. Voilà bien, semble-t il, malgré une certaine brume de la fin, le roman de M. Paul Adam. L'oeuvre, en somme, marque un beau talent d'écrivain et de penseur.
Les Obsédés.
La Maternelle a valu, il y a quelques mois, à M. Léon Frapié, le prix Goncourt. Aujourd'hui, l'auteur nous présente une oeuvre nouvelle: les Obsédés. Est-ce un roman? On ne distingue, dans ces pages, aucun récit, aucune peinture de moeurs, aucune passion. M. Léon Frapié semble dédaigner cette monnaie ordinaire. J'aperçois, d'une façon nette, deux personnages principaux et presque uniques, en proie, en effet, à la plus terrible des obsessions. Ferdinand, employé d'administration, est uni avec une femme charmante.