Dans la veulerie de plus en plus accentuée, on a plaisir à rencontrer ce courage et cette littéraire misanthropie. Ce jeune Alceste de la critique nous comble de joie en réunissant ses articles et en nous permettant de les savourer, sans que nous en omettions un seul d'important.

Psychologie des romanciers russes.

M. Ossip-Lourié n'use pas précisément de la même méthode. Il ne se passionne guère pour ou contre les hommes; il leur ménage par là même les attaques virulentes. Du reste, ne sommes nous pas remplis de mansuétude à l'endroit des étrangers, réservant pour les nôtres les agressions et les coups d'épingle ou de massue. Chacun, en effet, selon son tempérament, use en critique de l'épingle ou de la massue. Sainte-Beuve avait le coup léger; Taine maniait un instrument plus vigoureux et ne procédait guère par malignes insinuations, comme on s'en peut assurer dans la façon dont il a traité le philosophe Cousin et quelques autres. M. Ossip-Lourié, un érudit à tour philosophique, s'il avait à atteindre méchamment les hommes, ne rappellerait pas précisément l'auteur des Lundis. Mais ici il admire plutôt. Impossible de le suivre dans les multiples études de son livre. A propos d'une thèse féminine fort complète, j'ai déjà ici parlé de Gogol, le disciple de Pouchkine, Gogol vraiment Russe et qui inaugure la nouvelle littérature, toute nationale, du grand peuple. L'auteur des Ames mortes, réaliste, mystique aussi, a, le premier, donné une conscience et une voix à sa race. Après lui, Tourgueniev est venu--il était né le 28 octobre 1818--moins imprégné de mysticisme que Gogol, plus soigneux de sa phrase, composant minutieusement ses livres comme son ami Flaubert, représentant fort bien dans les Récits d'un chasseur la vie provinciale et les moeurs populaires. Mais là où M. Ossip-Lourié excelle et ce qui me paraît la meilleure partie de son oeuvre, c'est quand il nous rend Dostoïewski, dans ses fers, en Sibérie, dans sa misère, dans sa maladie nerveuse, dans la folie qui l'envahit peu à peu; et Gorki, recueillant tout l'héritage de ses prédécesseurs, s'occupant à peindre le peuple--quel peuple souvent!--et si amoureux des aventures et des routes éternelles qu'après une réception enthousiaste de la jeunesse studieuse et des lettrés il leur dit à tous: «Adieu, frères, je m'en vais.»

Tolstoï, dont nous connaissons l'oeuvre et les gestes, et d'autres romanciers russes, moins illustres parmi nous, sont étudiés dans le livre de M. Ossip-Lourié, qu'on lit avec autant d'intérêt qu'un roman.

Divers.

Combien je regrette de n'avoir pas la place suffisante pour présenter, comme il convient, le travail complet, philosophique--où la philosophie enveloppe peut-être et couvre un peu l'histoire--de M. Henri Lichtenberger: Henri Heine penseur!

J'aperçois aussi, près des deux volumes de M. Ossip-Lourié et de M. Lichtenberger, des livres où la pensée abonde et les fortes réflexions. Le peintre, l'ami de la critique littéraire, le lettré, ne peuvent que se délecter dans Bismarck et son, temps de M. Matter (Alcan, 10 fr.), et dans Condorcet et la Révolution française, de M. Cahen. Des études comme celles-là, modérées, nourries de faits, artistement écrites, nous font, au-dehors, le plus grand honneur.
E. Ledrain.

Ont paru;

Jaunes contre Blancs, par R. Castex. 1 vol., Lavauzelle, 3 fr.--Histoire de la littérature française classique (1515-1530), par Ferdinand Brunetière. 1 vol. in-8°, Delagrave, 2 fr. 50.--L'Impossible, par Jean de la Brète. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--La Villa de dessus, par J.-Jacques Langlois. 1 vol., Victor Havard et Cie, 3 fr. 50.--L'Évolution de la terre et de l'homme, par G. Lespagnol. 1 vol. in-8º écu, Delagrave, 5 fr.-Souvenirs entomologiques, par J.-H. Fabre. 1 vol. in-8°, Delagrave, 3 fr. 50.-- Ouvriers et Patrons, par E. Fournière. 1 vol., Fasquelle, 3 fr. 50.

LES THÉÂTRES