Aspect télescopique actuel de la planète
Vénus.
(Observatoire de Juvisy.)

Les auteurs anciens sont remplis d'elle, son culte plane mystérieusement sur toutes les mythologies. Elle ne quitte presque jamais notre ciel, tantôt étoile du soir et tantôt étoile du matin, et cette année-ci marque une de ses périodes les plus lumineuses, ce qui, par la combinaison de son mouvement avec celui de la terre autour du soleil, arrive tous les huit ans. Et, à en croire les relations publiées par les journaux, personne ne paraît avoir pensé à elle!

Du temps d'Homère, d'Hésiode, de Virgile, on était certainement en communication plus habituelle avec la nature. Il semble vraiment que, de nos jours, on ignore tout.

Les 999 millièmes des habitants de notre planète vivent sans savoir où ils sont, sans jamais se le demander, sans se douter des merveilles de l'univers, comme des huîtres sous les flots, comme des lampes en leurs galeries souterraines.

Il y a, à Paris, une Société astronomique dont le Bulletin mensuel tient ses lecteurs au courant des choses du ciel et des progrès de la science. Elle compte en ce moment 3.065 membres. Eh bien, sur ce nombre, Paris n'en compte pas le quart, et la France tout entière pas la moitié. La majeure partie des membres de la Société astronomique de France, à la tête de laquelle brillent les gloires de l'Institut et de la science française: MM. Janssen. Poincaré, Lippmann, Bouquet de la Grye, Caspari, Deslandres, Lallemand, Appell, le général Parmentier, le comte de la Baume, le prince d'Arenberg, le prince Roland Bonaparte, Loewy, Puiseux, Caillevet, Laussedat, Bischoffsheim, Laisant, Ch.-Ed. Guillaume, etc.; la majeure partie des sociétaires, dis-je, sont des étrangers, parmi lesquels nous remarquons le jeune et actif roi d'Espagne, le roi de Suède et de Norvège, le prince d'Oldenbourg, et dont l'empereur don Pedro avait été l'un des premiers membres.

L'ignorance est générale en France, j'ose le dire et prendre la responsabilité entière de cette triste affirmation, l'ignorance astronomique sut tout. Je ne voudrais pas penser qu'à ce point de vue les ministres de l'instruction publique qui se sont succédé en France depuis un siècle pourraient être aussi qualifiés de ministres de l'ignorance publique; cependant, je ne puis m'empêcher de constater que l'astronomie n'est enseignée nulle part, ni dans les écoles primaires, ni dans les écoles secondaires, ni même répandue indirectement par des livres de prix. Les livres de prix! J'ai quelquefois présidé des distributions plus ou moins solennelles et feuilleté ces ouvrages. C'est, à part de rares exceptions, du dernier grotesque.

La leçon qui vient de nous être donnée par «le mystère de Cherbourg» n'a rien de surprenant. Nous servira-t-elle à quelque chose? Ce n'est pas probable. La politique annihile toute vie intellectuelle. (L'année dernière, toutefois, j'ai eu l'honneur de contribuer pour ma part à la fondation d'un véritable cours d'astronomie physique à la Sorbonne. C'est peut-être un commencement.)

Pour en revenir à Vénus, cause de tout cet émoi populaire, le premier étonnement des Cherbourgeois a dû être causé par l'agrandissement apparent de ce point lumineux vu à travers une atmosphère humide et mal défini. L'imagination aura fait le reste. Dans les instruments d'optique, la phase s'est de plus en plus accentuée depuis trois mois, selon les indications des annuaires astronomiques. A l'intention de nos lecteurs, j'en ai fait prendre aujourd'hui même (15 avril) un dessin à mon observatoire de Juvisy, par M. Benoît, astronome adjoint, et la figure ci-contre en est la reproduction. Ce globe offre en ce moment un admirable croissant, dont la finesse est supérieure à celle du croissant lunaire. Les plus petites lunettes suffisent pour montrer cette figure caractéristique, et plusieurs personnes affirment la reconnaître à la jumelle, ou même à l'oeil nu.

La belle planète se rapproche chaque soir du soleil, près duquel elle passera le 27 de ce mois, pour devenir étoile du matin.
CAMILLE FLAMMARION.