Car on ne réfléchit pas que, sans les expositions, il n'y aurait rien de plus malaisé, pour les hommes dont le métier est de peindre des tableaux, que de conquérir un peu de gloire. Une belle statue, un beau monument sont des oeuvres autour desquelles la foule va et vient et dont les mérites s'offrent continuellement d'eux-mêmes à tous les yeux; un chef-d'oeuvre dramatique, un bel opéra sont des choses qui circulent, peuvent, sur cent points à la fois, dans le même moment, solliciter nos admirations et les satisfaire; un bon livre s'étale, se multiplie en milliers d'exemplaires dont chacun va éveiller à domicile une curiosité, remuer une conscience, conquérir à son auteur une sympathie; et cela aussi longtemps que durent les raisons qu'on peut avoir de lire ce livre et de l'aimer.

Où vont les oeuvres du peintre? On ne sait pas. Elles se dispersent et se cachent. Elles s'accrocheront demain aux murs d'appartements bien clos où ne jouiront d'elles que ceux qui les ont payées; aux cimaises de musées que la foule ne fréquente guère;--peut-être au fond de quelque chapelle noire, où le guide indiquera respectueusement la présence du chef-d'oeuvre au visiteur qui n'en distinguera rien.

Ouvrons donc toutes grandes aux peintres les portes des expositions; laissons-les goûter ces minutes de popularité, jouir de l'occasion qui leur est offerte, une fois l'an, de nous crier qu'ils existent, et, quand ils ont un peu de génie, d'en informer la foule. Heureux ceux dont elle aura retenu les noms! On lui crie, à cette foule, tant de choses à la fois...

Je demande, en revenant de vacances, à mon amie Natenska ce qu'il y a de nouveau dans Paris depuis quinze jours. Elle me répond; «Une chose curieuse: la rue Bréda est débaptisée; on l'appellera désormais, par pudeur, rue Henry-Monnier: cela a été décidé par le Conseil municipal la semaine dernière.»

Je me souviens, en effet, d'avoir entendu parler, cet hiver, d'une pétition où quelques habitants de ce coin de Paris, décidément honteux d'habiter «rue Bréda», demandaient qu'on changeât le nom de cette rue. La requête m'avait amusée et j'attendais avec curiosité la réponse qu'y ferait le Conseil municipal; j'imaginais même ce que pourrait être cette réponse;--ce qu'elle eût été si j'étais du Conseil municipal et chargée de parler en son nom:

--Mesdames et messieurs, aurais-je dit aux protestataires, vous vous méprenez sur la cause véritable du discrédit qui s'attache au nom de la rue que vous habitez. Je le reconnais: il est pénible à de vertueux rentiers, à de bonnes mères de famille, à des fonctionnaires soucieux de leur réputation, de prononcer; «Je demeure rue Bréda.» Pour peu que la personne à qui cette adresse est donnée ait, en effet, quelque notion des choses de Paris, on la voit sourire à ce mot d'un sourire gouailleur--ou sérieusement s'étonner. Mais est-ce ce nom lui-même qui fait sourire ou qui choque? Point du tout. Le vocable en soi n'a rien d'impudique: c'est le nom d'un propriétaire qui l'inscrivit, il y a quatre-vingts ans, sur la plaque d'une rue qu'il faisait construire. Il s'appelait Bréda; il eût pu s'appeler Durand. Par malheur, il se trouve qu'une clientèle un peu mêlée s'est installée dans ses immeubles, et qu'aujourd'hui encore y résident un grand nombre de personnes dont le contact est à bon droit désagréable aux honnêtes femmes; il s'ensuit que ce n'est pas M. Bréda qui vous déshonore, mais vous (j'entends certains voisins et voisines, au milieu de qui vous vivez) qui déshonorez M. Bréda...

»Supposez que ces voisins et ces voisines se transportent demain au boulevard Pasteur ou dans la rue Saint-Vincent-de-Paul: un moment viendra où, en dépit de la pure et éclatante gloire qui s'attache au nom du plus illustre des savants et du plus admirable des philanthropes, il sera difficile à une honnête femme d'avouer sans un peu d'embarras: «Je demeure rue Saint-Vincent-de-Paul», ou: «Je demeure boulevard Pasteur.»

»Ce n'est donc pas, mesdames et messieurs, la plaque de la rue Bréda qu'il faudrait changer, mais la population même qui en occupe les maisons. Elle ne veut pas déménager; vous non plus; la situation, par conséquent, reste la même; vous serez tous aussi ennuyés demain de demeurer rue Henry-Monnier que vous l'étiez hier de demeurer rue Bréda, et les gens à qui vous donnerez votre adresse continueront de sourire...»

Mais le Conseil municipal en a jugé autrement: il changera la plaque... c'est une des meilleures plaisanteries dont Paris, depuis que je l'habite, m'ait donné le spectacle.

Il est vrai que, si les Parisiens ont des naïvetés dont on peut rire, ils ont aussi de bonnes idées quelquefois: j'entends dire qu'ils songent très sérieusement à mettre en circulation dans leurs rues de légers omnibus automobiles, à la place des maisons roulantes, à trois chevaux, qu'on y voit aujourd'hui déambuler, se traîner d'un trottoir à l'autre, si douloureusement.