Je n'oublierai jamais l'étonnement profond que me causa la vue de la première de ces voitures où je montai. Cette chose très simple qui consiste à faire une course en omnibus m'apparaissait brusquement comme une opération intimidante et très compliquée: sous l'oeil dur de fonctionnaires galonnés d'argent, j'avais dû pénétrer d'abord en un édicule où l'on s'écrasait, m'y munir d'un petit morceau de carton, stationner longtemps sur le trottoir, puis me précipiter vers une plate-forme où l'on m'arrêta. Un groupe fiévreux s'était formé et l'on eût dit qu'une loterie s'organisait; d'une voix de commandement, un homme que tout le monde semblait craindre appelait des numéros, nous bousculait un peu. Le véhicule s'emplit. Alors un autre homme, dont les prérogatives semblaient supérieures à celles du premier, se présenta. Nous avions remis à celui-ci de petits cartons de forme ovale: l'autre en réclamait de différents, qui étaient carrés. Puis il développa une large feuille de papier, pliée à la façon d'un paravent, tira de sa poche une sorte de gros poinçon et, parmi les quadrillages du papier blanc, fit des ronds et des trous. Les deux hommes se chuchotèrent à l'oreille quelque chose, eurent l'air d'échanger une consigne; un cordon de sonnette fut violemment tiré et très lentement, dans un bruit de craquement et de grincement effroyable, la maison s'ébranla.

Elle avançait en cahotant, raclant les trottoirs ou, de façon brusque, zigzaguant au choc des rails où circulent les tramways; notre allure ne dépassait pas sensiblement en vitesse celle des piétons de la rue. L'homme qui nous surveillait vint à moi et me demanda six sous. Jamais, en aucune ville de France ou de l'étranger, je n'avais payé aussi cher le droit d'être aussi lentement véhiculée... Ensuite il prit dans son sac un des petits cartons roses qu'il venait de timbrer en les poussant avec bruit dans une mâchoire métallique accrochée à l'entrée de la voiture, me regarda fixement et, d'un ton de menace, me tendant le petit carton rose: «Correspondance?» J'eus peur. Il me sembla que les inconnus alignés devant moi en rang d'oignons guettaient curieusement ma réponse. Je fis: «Oui, monsieur.» Et je pris le petit carton rose, à tout hasard.

Nos arrière-neveux s'étonneront que les Parisiens, gens de progrès et gens d'esprit, aient pu si longtemps demeurer pliés à la tyrannie d'aussi comiques usages...

Il est vrai que le Parisien, homme de progrès, est aussi un homme de tradition; il vit et se meut, d'une manière un peu machinale, au milieu d'habitudes dont il finit par ne plus apercevoir ni les causes ni l'objet. Pourquoi est-il allé, la semaine dernière, à la foire au pain d'épice? Il n'en sait rien. Pourquoi même y a-t-il, à Paris, une foire au pain d'épice? Il l'ignore. J'ai fait comme tout le monde. Je suis allée passer une heure au bout de Paris, place du Trône, parmi les odeurs de fritures et le tumulte des manèges de chevaux de bois; j'ai vu des Loubets, des Oyamas, des Stoessels en pâte jaune, coloriée de pistache et parsemée d'anis. J'en ai acheté; j'en ai mangé; ce n'est pas très bon. Et j'étais entourée d'honnêtes gens qui goûtaient, eux aussi, de ce pain d'épice, qui trouvaient cela mauvais et qui ne comprenaient pas plus que moi par quel enchaînement de causes mystérieuses a pu s'instituer ce marché public, officiellement consacré à la vente d'un gâteau qu'on ne mange plus, et où il est cependant certain que, dans cent ans, la semaine de Pâques venue, les Parisiens continueront d'aller religieusement mordre, en faisant la grimace.
SONIA.

NOTES ET IMPRESSIONS

L'homme n'est bon que quand il rêve.
RENAN

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Des leçons de la vie éternel apprenti,
Le juste n'est jamais qu'un pécheur converti.
G. COURTELINE.

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Comme en littérature, la statistique a ses romanciers.
VICTOR DU BLED.