Les troubles agraires les plus inquiétants qu'on ait signalés ont eu pour théâtre les gouvernements de Vitebsk, d'Orel, de Koursk et de Tchernigof. La capitale du premier n'est guère qu'à 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg; Orel est à 400 kilomètres de Moscou.
Quand on lit les détails qu'ont pu recueillir sur place les correspondants, on a l'impression de se trouver en présence d'une véritable jacquerie, avec tous ses excès, toutes ses fureurs.
Dans quelques cas on y mettait, si l'on peut dire, des formes: on adressait aux victimes désignées une sorte d'ultimatum; une dizaine de délégués passaient dans une métairie et signifiaient au personnel que, quelques heures plus tard, on viendrait chercher le blé, le seigle, l'orge et l'avoine amoncelés dans les greniers; puis ils repartaient. Et, avec les ombres du soir, on voyait arriver en caravane des centaines de traîneaux accourus des villages des alentours et montés par une foule nombreuse de paysans qui se mettaient aussitôt à la besogne, déménageaient les sacs de grains et, aussi vite que possible, de peur d'être dérangés, les entassaient sur leurs véhicules, puis repartaient au galop.
Le plus souvent, c'est aux céréales seulement qu'on s'en prenait. Mais dans nombre de cas, quand se présentèrent des usines, des sucreries, par exemple, on les pilla aussi; parfois on emportait les meubles des maisons un peu aisées ou des châteaux, le bétail des fermes; et toujours, là où se trouvait de l'alcool, on se livrait à d'abominables orgies. Enfin, sur quelques points, le pillage terminé, on a mis plus d'une fois le feu aux maisons ou aux fabriques qu'on venait de vider de tout ce qu'elles contenaient de transportable ou seulement de buvable.
LA JACQUERIE EN RUSSIE,--Maisons pillées par les paysans dans le gouvernement de Vitebsk.
Photographies des correspondants de L'Illustration.
Nulle part on ne résista sérieusement à ces tentatives. La plupart du temps, les propriétaires, dûment avertis, ou sentant venir l'orage à des signes précurseurs, abandonnaient leurs propriétés et reprenaient le chemin de la ville. Les intendants, abandonnés à eux-mêmes, sans défense, suivaient généralement cet exemple de prudence, et c'est sans doute à cette seule circonstance que l'on doit de n'avoir pas eu à déplorer des meurtres.
Dans les villes, il n'en fut malheureusement pas ainsi, et le sang a coulé à diverses reprises.